Retour sur la Journée clinique du 9 décembre 2023

À quoi rêvent les enfants ? Rêves, fictions et inventions. C’est sous ce titre que la Journée clinique du groupe a criatura (CEREDA) et du labo du CIEN de Bastia s’est déroulée le samedi 9 décembre avec le soutien de l’ACF en Corse Restonica.

À cette occasion, nous avons eu le plaisir d’accueillir Christine Maugin, psychanalyste, membre de l’ECF et de l’AMP. Le large public et les intervenants ont apprécié ses ponctuations et commentaires des cinq cas cliniques présentés ainsi que sa conférence intitulée « Le rêve pas sans transfert ».

Cette Journée est le fruit de l’élaboration lancée depuis l’annonce du thème de la prochaine Journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant qui est, comme l’indique le texte d’orientation de Daniel Roy, « Rêves et fantasmes chez l’enfant[1] ».

Les cliniciens qui ont exposé leur pratique ont su rendre sensible comment, dans le travail délicat avec les jeunes enfants et parfois très jeunes, (il a été question d’un enfant de 3 ans 1/2) la notion de temps était importante. Combien il fallait prendre son temps et laisser le temps à l’enfant d’exposer, de dérouler, de répéter ce à quoi il avait à faire avant de pouvoir s’en défaire. Se défaire de son partenaire symptôme pour faire de l’analyste, ou du praticien orienté par la psychanalyse lacanienne, son partenaire. Ainsi, une séparation peut s’opérer. Séparation avec une jouissance mauvaise qui, séances après séances, trouve à se loger dans une invention que soutient le clinicien. Mais aussi, une séparation avec le fantasme ou le discours maternel qui enferme l’enfant dans une identification peu dialectisable. Dans les deux cas, la séparation permet au sujet de s’inscrire dans un discours et de dérouler sa chaîne signifiante.

Lors de la séquence consacrée aux rêves, les deux cas présentés, un de psychose, l’autre de névrose, ont permis de faire entendre que les rêves n’avaient pas la même « valeur » selon la structure psychique. Christine Maugin y reviendra dans sa conférence en précisant que : « souvent dans la psychose, les rêves sont plus proches du cauchemar. » Elle nous indique le travail de Sonia Chiriaco[2] qui, dans un article écrit « dans la psychose, on ne s’endort pas, on n’échappe pas au réel. » Puis, elle précise ce différentiel en citant un passage du Séminaire XI[3] : « Lacan y indique que le rêve, on sait que cela nous parle, ça nous montre quelque chose, à nous qui ne voulons rien voir. » « Le sujet ne voit pas foncièrement où ça mène, il suit, il peut même à l’occasion se détacher, se dire que c’est un rêve, mais il ne saurait en aucun cas se saisir dans le rêve.[4] » Donc, dans la névrose, poursuit notre invitée : « Ça nous parle, nous questionne, on ne sait plus trop à quelle place nous y sommes réellement, mais on ne se prend pas pour le monstre de Thomas ou le clown de Ange. S’il y a une confusion, chez le rêveur, c’est une confusion dont il n’est pas dupe et dont il joue, il peut se dire ce n’est qu’un rêve. S. Chiriaco relève que dans la psychose, la certitude reste présente, la réalité est impactée.[5] »

La séquence sur la fiction, présentée par les collègues du laboratoire du CIEN, a permis d’interroger le statut de la fiction au temps de l’enfance. Jean-Pierre Denis propose que « lorsque nous recevons un enfant en souffrance psychique, la fiction n’est pas à considérer comme un enfantillage mais comme une voie d’accès au traumatisme. La fiction pour l’enfant a le même statut que le rêve pour l’adulte. La fiction de l’enfant nous met sur la voie directe vers son inconscient. » Notre invitée reprendra cette hypothèse lors de sa conférence : « rêve et fiction ont la même fonction celle de nous protéger de la rencontre avec le réel. »

Enfin, Christine Maugin, lors de sa conférence, a déplié le statut et la fonction du rêve dans le dispositif analytique. Pour que le rêve soit la voie royale d’accès à l’inconscient, il faut que le sujet puisse l’adresser à un Autre. À plusieurs reprises, notre invitée fait entendre qu’il ne suffit pas de rêver pour avoir accès à son inconscient. Elle utilise plusieurs formules et références théoriques pour donner toute sa valeur au dispositif analytique, au transfert, à l’importance du récit du rêve que l’analysant adresse à l’analyste, et comment la signification du rêve se construit au fil de la chaîne signifiante qui se déploie suivant la règle de la libre association.

De son côté, l’analyste a, comme pour toutes les formations de l’inconscient, à lire le rêve. Christine Maugin donne alors une précieuse référence à Lacan dans le Séminaire XVI : « ce qui nous guide, ce n’est certes pas qu’est-ce que cela veut dire ? et non plus qu’est-ce qu’il veut pour dire cela ? mais qu’est-ce que, à dire, ça veut ?[6] » Ce qui nous importe, poursuit notre invitée, n’est pas le sens du rêve, ni la volonté cachée du rêveur, mais ce que veut le rêve dans le dire qui le porte. C’est cela l’éthique de la psychanalyse : faire émerger ce que l’inconscient veut.

Je m’arrêterai sur cette citation qui de manière contingente a particulièrement résonné avec l’actualité de Lacan Web Télévision et la nouvelle série : « Sur l’enfant : entre diagnostic et traitement » où dix analystes de l’ECF répondent, à partir de leur pratique, au cri d’alerte de nombreux professionnels du secteur infanto-juvénile. Des inquiétudes qui découlent du manque de moyens, de temps, d’orientation solide pour accueillir de manière efficiente et opérationnelle la souffrance des sujets en devenir. Il me semble que cette Journée dans son entièreté, que notre invitée a qualifiée de « rieuse et de travailleuse », est une réponse éthique aux attaques faites à l’orientation analytique. Les analystes et les praticiens, orientés par la psychanalyse, offrent au sujet qui les rencontrent, la possibilité d’avoir accès au savoir insu, soit un savoir qui n’est pas préétabli, un savoir aucunement prévisible ou quantifiable, et encore moins repérable dans une partie du cerveau. Ce savoir insu pourrait s’écrire « ça [a à] voir », à voir avec ce qui se joue sur l’autre scène, celle de l’inconscient, celle de l’Une Bévue selon le mot de Lacan.

 

Amélia Martinez

 


[1] Roy D., « Rêves et fantasmes chez l’enfant », consultable en ligne via le site de l’IpE – Rêves et fantasmes chez l’enfant .

[2] Chiriaco S., « De la porosité entre rêves et hallucination », consultable en ligne via le site de UFORCA – De la porosité entre rêves et hallucinations .

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 72.

[4] Ibid., p.72-73.

[5] Op.cit., Chiraco S.

[6]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller Paris, Seuil, 2006, p. 198.