« Tout le monde est fou »

Pourquoi diable Lacan en est-il venu à faire du délire une réponse pour tous ?

C’est en 1979, dans « Lacan pour Vincennes ! », que Jacques Lacan lance la formule : « Il [Freud] a considéré que rien n’est que rêve, et que […] tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant.[1] »

Dire que tout le monde est délirant a de quoi surprendre, et toutes celles et ceux qui ont suivi le Programme psychanalytique de Bastia, savent par le menu en quoi le premier enseignement de Lacan vérifie que folie et délire ne concernent pas tout le monde, mais un petit nombre. Autrement dit, si le délire concerne la psychose, c’est qu’il en est une des manifestations majeures. Le névrosé, lui, ne délire pas, au sens classique de la psychiatrie. Le délire, Freud l’a écrit, est la conséquence d’une « perte de la réalité [2] », le moi se coupe d’une part de la réalité. Le délire est une reconstruction à partir de cette perte : « le nouveau monde extérieur fantasmatique de la psychose veut se mettre à la place de la réalité extérieure [3] ».

Jusque dans les années 70, Lacan s’appuie sur une clinique différentielle scandée par l’opposition du binaire névrose-psychose, pour mettre en valeur que « Ne devient pas fou qui veut [4] ». Lacan démontre que cette répartition qui se fait à partir de l’Œdipe freudien, ressort en fait d’une logique structurale langagière, où ceux qui ne s’inscrivent pas dans cette logique, en sont réduits à construire, chacun à leur façon, une néo-réalité, où le délire peut tenir lieu de principe organisateur.

Jusqu’ici le délire n’était pas considéré comme universel, d’où la question que l’Antenne clinique de Bastia lance pour l’année 2023 :

Pourquoi diable Lacan en est-il venu à faire du délire une réponse pour tous ?

Poser ainsi la question nous permettra de poursuivre l’abord de la topologie lacanienne du nouage borroméen au regard des nouveaux modes de subjectivation, et de la psychose ordinaire. En quoi cette approche est-elle mieux à même de rendre compte des nouveaux symptômes qui échappent à la nosographie classique ?

Et d’autre part, il s’agira de mettre en valeur que si dans son tout dernier enseignement, Lacan déplace le curseur du symbolique au réel, c’est pour mettre en exergue le réel au point de lui permettre de poser comme nouveaux axes de recherche :

Primo, que tout sujet est réponse du réel, et ce par le biais du langage qui fait trou dans le réel.

Secondo, que toute construction imaginaire-symbolique à l’égard du réel peut être considérée comme un délire du fait qu’il n’y ait pas de discours « qui ne [soit] pas du semblant [5] ». Autrement dit, le délire est bien la réponse à l’impossible accès au réel.


[1] Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! », Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 278.
[2] Freud S., « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, pp. 299-303.
[3] Ibid., p. 303.
[4] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique » (1946), Écrits, Seuil, Paris,1966, p.176.
[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006.

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