Quand l’objet vient faire corps

À la suite de la Journée clinique du groupe a criatura, qui s’est tenue à Ajaccio le 26 septembre dernier autour du thème « Quand la pulsion orale se déchaine », une question me reste particulièrement : que viennent faire pour un sujet, ces objets dont il semble parfois si difficile de se séparer ?

Chez l’adolescent, la cigarette, l’alcool ou le cannabis peuvent sembler n’être que des objets de consommation, des conduites dont il faudrait rapidement se débarrasser. Mais dans la rencontre clinique, ils apparaissent parfois autrement. On ne consomme pas seulement un objet : on peut s’y accrocher, s’y tenir, y trouver un appui. L’objet peut alors prendre une place intime, jusqu’à faire corps avec celui qui le consomme.

Dans un des cas cliniques présenté lors de cette journée, la cigarette, par exemple, n’était pas sans fonction. Sa brûlure dans la gorge pouvait donner le sentiment d’être vivant. L’alcool pouvait délier la parole, rendre la rencontre avec l’autre plus facile, permettre de se sentir davantage ouvert. La consommation venait ainsi prendre place dans le rapport au corps, au langage et au lien.

L’objet oral ne vient pas simplement remplir un manque. Il peut tenter de colmater « un trou sans fond », mais aussi servir d’appui pour se tenir face à l’autre, pour supporter la rencontre, ou pour traverser un moment où quelque chose qui déborde. Accueillir la consommation ne signifie pas l’approuver. C’est accepter de s’intéresser à cette fonction : qu’est-ce que l’objet apaise ? Qu’est-ce qu’il permet de soutenir, de contenir, de dire ou de ne pas dire ?

La question du passage à l’acte prend ici tout son relief. Christine Maugin, invitée de cette Journée, soulignait que parler du passage à l’acte permet « une mortification du réel ». Lorsque ce qui est agi peut-être repris dans la parole, quelque chose peut entrer dans le défilé des signifiants. À l’inverse, lorsque cela ne peut pas se dire, ce qui a lieu ne passe pas par cette mise en mots et peut rester pris dans l’agir et dans le corps.

Cela me semble particulièrement essentiel dans la clinique contemporaine avec les adolescents. Face à une consommation, une mise en danger ou un comportement qui inquiète, la tentation est grande de vouloir réagir immédiatement, de faire cesser, de protéger, avant même d’avoir pu entendre ce qui s’est passé.

Écouter ne signifie pas ne pas agir. Cela signifie d’abord créer les conditions pour que quelque chose puisse se dire, pour que l’acte puisse être repris et ne demeure pas seulement un évènement à faire disparaitre. Car derrière l’objet, il y a parfois un sujet qui cherche à tenir et derrière l’acte, quelque chose qui cherche à se dire. Dans la rencontre avec l’adolescent, prendre le temps d’entendre ce qui se joue peut ouvrir un espace : celui où ce qui était jusque-là pris dans le corps, l’objet ou l’acte peut commencer à trouver quelques signifiants.

Élodie Vittori