Interview Newsletter Spéciale cartel

Élodie Vittori, responsable de la NL, pose trois questions à Marie Rosalie Di Giorgio, déléguée aux cartels.

 

Quand on entend le mot « cartel », on ne sait pas très bien de quoi il s’agit… Comment expliquer simplement ce dispositif et ce qui le rend différent d’un groupe de travail classique ?

En effet, il existe bien des formes de groupe de travail.

Il faut sans doute rappeler avant toute chose que les cartels sont de l’École. Une fois constitué, le cartel a à être déclaré à l’École. Cette référence à l’École me paraît essentielle.

Cela nous ramène au moment où Lacan a inventé ce dispositif, à savoir le moment où il a fondé son École, en 1964. Quel est le principe pour Lacan ?  Il parle « d’une élaboration soutenue dans un petit groupe[1] » et ce, « pour l’exécution d’un travail ».

Nous voici avec les deux termes : groupe et travail. On pourrait dire que Lacan a inventé le dispositif du cartel pour réduire le plus possible ce qu’on appelle les effets de groupe, effets imaginaires, pour que ça fasse le moins d’ombre possible au travail à mener.

Ce qui est, me semble-t-il, caractéristique du cartel, c’est la mise au travail de chacun. S’il peut y avoir une thématique commune, chacun va y entrer avec sa propre question qui s’élaborera dans le temps du cartel. Mise au travail qui noue d’une certaine façon désir de savoir et tâche à accomplir. On se met donc à la tâche, que ce soit en se frottant à la lecture des textes, en se confrontant aux concepts, ou à partir d’une thématique clinique, ou encore pour interroger les phénomènes contemporains, et ce, avec quelques autres, pour produire des petits bouts de savoir, toujours singuliers.

Soulignons « un petit groupe ». Cela va dans le sens de la mise au travail de chacun.

La fonction du plus-un permet de décompléter l’ensemble, toujours dans ce souci de limiter les effets imaginaires.

C’est dans cette même perspective que Lacan a introduit le principe de permutation, tous les ans ou deux ans au plus, c’est-à-dire qu’ensuite le cartel est dissous, afin d’éviter les effets dits de « colle ».

C’est donc une structure pensée pour réduire les effets imaginaires inhérents à tout fonctionnement de groupe, introduire du moins, une place vide, pour que ça circule, et avec une référence à l’École.

 

Dans un cartel, il y a cette fonction un peu énigmatique du « plus-un ». Quel est son rôle concrètement et qu’est-ce que cela change dans la dynamique de travail ?

Nous venons de parler de structure et d’évoquer le plus-un. Eh bien, pour que cette structure du cartel puisse opérer, la fonction du plus-un est nécessaire. Elle participe, comme nous l’avons dit, à réduire les effets imaginaires propres à tout groupe. Il s’agit également de favoriser chez chacun un lien au savoir, savoir qui, dans le champ de la psychanalyse, n’est pas un savoir totalisant. Le plus-un a à veiller à ce que, pour chacun, puisse se produire un bout de savoir. Disons en tout cas qu’il s’agit de créer les conditions pour ce faire, susciter l’envie de cheminer. C’est en quelque sorte un pousse à produire de l’élaboration.

Evidemment, ce n’est pas si simple. Comme l’indique Jacques-Alain Miller, mieux vaut éviter de faire le maître ou l’analyste.

D’où le fait que le plus-un ait aussi sa question, qu’il soit aussi au travail, c’est-à-dire qu’il soit aussi un cartellisant.

Je dirai pour ma part qu’il y a une certaine intranquillité dans cette fonction de plus-un, intranquillité qui n’est pas sans lien, me semble-t-il, avec le rapport à la cause analytique.

J’aime bien ces expressions de Jacques-Alain Miller[2] à propos du plus-un : « faire des trous dans les têtes » et « venir avec des points d’interrogation ».

 

Qu’est-ce que les cartellisants peuvent retirer d’une expérience de cartel ? Qu’est-ce que cela peut mettre en mouvement dans leur rapport à la psychanalyse, leur réflexion ou leur pratique ?

 Du mouvement, en effet !

Il y a donc ces petits bouts de savoir qu’on acquiert au fur et à mesure, ainsi que le rapport au savoir qui se transforme. Le savoir, dans notre champ, est un savoir troué. Pas de savoir qui puisse venir à bout du réel ! Pas de savoir qui vaudrait jusqu’à la nuit des temps ! L’enseignement de Lacan, avec ses points de butée et ses avancées, ses changements de perspective, dans un va et vient entre expérience analytique et élaboration, pas sans tenir compte des transformations de la civilisation, en témoigne. Et ça continue !

C’est donc avec nos propres questions que nous nous frayons un chemin de cartel en cartel. C’est à partir de là que nous pouvons subjectiver, nous approprier des concepts, des notions, dans les échanges avec les autres. Ce travail permet, au gré des discussions, des élaborations, de faire des ponts, des liens : tel abord d’un concept nous fait penser à tel autre abord à un autre moment, peut nous conduire à tel point clinique qui s’en trouve éclairé autrement etc. Ainsi s’effectue un véritable tissage qui tresse une toile de fond à partir de laquelle, en effet, se modifie notre rapport au savoir, à la clinique et à la pratique. Il faut du temps… C’est à la fois modeste, pourrait-on dire, et pouvant produire des effets de formation, nous permettant au fur et à mesure de mieux nous orienter.

[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de « l’élaboration provoquée » », 11 décembre 1986, consultable sur internet.