Commentaire de l’intervention de Christiane Alberti lors de PIPOL 12 : « Qu’est-ce qu’un enfant ? »
En réponse à l’invitation de la Newsletter, j’extrairais de ce que j’ai entendu lors de PIPOL 12, un point souligné par Christiane Alberti, à savoir l’abord du « Malaise dans la famille » par cet impératif qui préside maintenant au fronton des sociétés démocratiques : L’égalité comme valeur suprême. Au point que C. Alberti parle d’un « pousse à l’égalité absolu » entre enfants et adultes ! Ce qui fait tout de même question.
Si ce « pousse à l’égalité absolu » s’origine d’une sollicitude personnelle vis-à-vis de l’enfant, soit d’une reconnaissance de soins et de solidarité à son égard, – qui s’en plaindrait -, il faut voir que rien n’est dit de la transmission, de sa nécessité, et de sa vertu. Ce qui prime, c’est la « réalisation de soi », et C. Alberti souligne que « Le devenir soi-même est devenu un impératif social », au point que c’est la nature même des liens familiaux qui est remise en cause au nom d’un impératif social qui tient à distance tout ce qui fait le poids, le goût, et la substance de l’origine familiale.
Et de fait, la Convention internationale du Droit des enfants, de 1989, ne se limite pas à la protection des enfants, mais introduit un inédit, la prétention des enfants à des droits en tant que personnes à part-entière.
« De quoi s’agit-il ? », demande C. Alberti, « Non pas de l’inscrire dans une lignée mais de récupérer une identité narrative » : l’enfant doit pouvoir prendre une distance à l’endroit de l’origine familiale, « replanter ses propres racines », développer ses propres ressources, sans subir la férule de ses parents. Le risque, ici, étant que la conception de l’éducation par la transmission ne rétrograde au profit de la réalisation de soi, en référence à un soi-même bien abstrait ! « Autant dire » que ce qui est visé, selon C. Alberti, c’est « l’expérience de l’Un tout seul, sans boussole, livré à lui-même ».
Ici C. Alberti souligne que nombre de discours contemporains ont tendance à « euphémiser », tout ce qui fait l’envers des familles, – le crime, l’abus, l’inceste, le malentendu, la déception -, derrière des arguments abstraits qui produisent des effets d’irréalisation.
Or, la question « Qu’est-ce qu’un enfant ? » a récemment fait son retour dans le réel à travers les réformes du droit sur la pédocriminalité et l’inceste. Ce rappel dans le réel de la vulnérabilité de l’enfant a ainsi donné lieu à la loi du 21 avril 2021 qui a institué un non-consentement absolu jusqu’à l’âge de 15 ans, et 18 ans en cas d’inceste, lequel a été requalifié comme la forme la plus grave de viol.
On voit par-là les limites, voire la faille, de ce « pousse à l’égalité absolu », devant ce qui relève de la pédocriminalité, et la nécessité pour le législateur de fixer, « comme nécessaire, l’âge de l’enfance, comme un temps où les tâtonnement de la sexualité infantile doivent encore être protégés » selon les termes de C. Alberti.
Cela étant posé, de la bonne façon, qu’est-ce qui nous dit qu’aujourd’hui, « la langue de la sociomanie contemporaine », est à même de reconnaître que l’égalité comme valeur suprême est un mirage qui entretient un effet d’irréalisation ?
Il est clair que c’est à la psychanalyse qu’il revient de contrer ces effets d’irréalisation propres aux nouveaux impératifs sociétaux. Lacan souligne en effet que la fonction de la parole dans l’analyse a certes un effet de révélation de vérité non advenue, mais aussi un effet de réalisation, réalisation de l’être, qui se produit dans l’expérience de parole.
Autrement dit, « sous transfert, la parole de l’analyste ne restituera pas un passé à ces sujets modernes à qui on dénie le temps de l’enfance », mais elle soutiendra la nécessité du lien de transmission qui suppose un désir qui ne soit pas anonyme. En particulier en suscitant ces fragments de souvenirs, disjoints, naïfs, sensuels, voire rebelles, mais qui font signe de ce temps où l’enfant était aux prises avec le désir du couple parental.
À l’inverse, souligne C. Alberti, envisager l’enfant à partir d’une idéologie égalitaire, renvoie aux oubliettes l’idée de transmission, ce qui ne va pas sans produire son envers, à savoir, « l’exigence que l’enfant ne fasse pas symptôme ». Le symptôme étant justement ce qui répond à l’énigme du désir du couple parental, ou qui en ressort.
On voit par-là pourquoi on ne parle plus de symptôme familial, mais de famille dysfonctionnelle…
Jean-Pierre Denis