ACTION LACANIENNE #9
Paris, le 22 novembre 2025
ACTION LACANIENNE
Contre l’amendement qui ment et qui coûte
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Attention aux amendements scélérats !
Daniel Roy
À qui profiterait l’asphyxie économique exigée ?
Mariana Alba de Luna
Un miroir dystopique
Jérémie Wiest
Preuve vivante
Valeria Cetraro
La psychanalyse n’est pas un métier, mais une pratique
Armelle Gaydon
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Attention aux amendements scélérats !
Daniel Roy
Les marins savent qu’ils peuvent rencontrer en haute mer ce qu’ils nomment des « vagues scélérates ». Les psychanalystes et les praticiens de la santé mentale ont à apprendre l’existence des « amendements scélérats » susceptibles de surgir lors de l’examen et de la rédaction des lois. Tel est le cas aujourd’hui, à l’heure où députés et sénateurs se penchent avec attention, sous les regards de la presse et des citoyens concernés, sur les nouvelles dispositions souhaitables à leurs yeux pour la prochaine loi de financement de la Sécurité sociale, soit pas moins de 1695 amendements !
Où trouver la place pour loger, dans ce bric-à-brac, une proposition nouvelle, celle qui fera de ses promoteurs des valeureux combattants de la justice sanitaire et néanmoins sociale ?
Or, il se fait que parmi les articles d’une loi donnée, toujours en retard sur son temps, se trouvent des articles obsolètes. Que faire ? Eh bien, c’est simple, les supprimer.
Ainsi un certain article 18 de la précédente loi de financement de notre sécu tomba en désuétude, laissant un trou béant entre le 17 et le 19. Ne nous alarmons pas, la loi n’aime pas le vide, et nombreux furent les élus qui se précipitèrent pour le combler de leurs attentions. Pas moins de vingt et un amendements à ce pauvre « article 18 supprimé » virent ainsi le jour, et parmi eux, entre les progrès nécessaires des soins d’orthodontie dento-faciale et le non moins indispensable remboursement de l’activité physique sur prescription (sic), soudain s’avança le n°159 rectifié, bien décidé « à garantir la cohérence scientifique et l’efficience de l’assurance maladie ». Assurance maladie qui, jusque-là, ignorait certainement qu’au sein de la représentation nationale, de nobles âmes veillaient à sa cohérence scientifique et à son efficience, et non comme elle aurait pu le croire, à la protection sociale et à son efficacité pour tous.
Mais qu’à cela ne tienne, voilà le but fixé et voici le moyen, aussitôt proposé : l’éradication, dans chaque action de soin, dans chaque acte thérapeutique, de toute contamination par la psychanalyse ! Que pas un centime de financement public ne vienne se déverser sur ces « approches » dont « le caractère inadapté voire contre-productif » n’est plus à prouver. Saine gestion et services rendus à la nation s’avancent main dans la main !
Effectivement, inadaptée et contre-productive selon une morale de contremaîtres, l’« action concrète de la psychanalyse est de bienfait dans un ordre dur », « elle affirme aussi qu’aucune science des conduites ne peut réduire la particularité de chaque devenir humain »[1]. Nous faisons nôtres ces phrases prononcées en 1950 par le psychanalyste Jacques Lacan, assurés que chacun y entendra l’accent de vérité qui convient aux enjeux du temps présent, aussi bien politiques que scientifiques.
[1] Lacan J., « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 125.
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À qui profiterait l’asphyxie économique exigée ?
Mariana Alba de Luna
Cet amendement participe d’un mouvement plus large de normalisation des pratiques, qui tend à se substituer à la clinique, et où la réduction des dépenses devient un prétexte pour disqualifier tout ce qui n’entre pas immédiatement dans le modèle gestionnaire. Or la santé mentale ne peut être pensée comme une chaîne de production optimisée : elle nécessite du temps, de l’écoute, une pluralité de références, et la possibilité pour chaque patient de rencontrer l’approche qui lui convient. Ce que vise cet amendement, c’est précisément cette pluralité – pourtant garantie par les lois françaises et par les recommandations internationales.
Il faut rappeler que la psychanalyse n’est pas seulement une méthode thérapeutique parmi d’autres : elle constitue pour de nombreux cliniciens un repère éthique face à la souffrance, un cadre qui refuse de réduire l’autre à un protocole, un profil ou un chiffre. Elle constitue également un savoir au fondement de la psychiatrie française et des sciences humaines. L’attaquer frontalement, c’est fragiliser l’ensemble d’un édifice théorique, clinique et institutionnel.
Au demeurant, il est paradoxal que cet amendement, qui prétend défendre la rationalisation de la dépense publique, s’attaque à une orientation clinique dont l’efficacité est attestée et quand elle est supprimée, le coût humain se révèle considérablement plus élevé. Les pays – comme le Royaume-Uni – qui ont tenté de donner un privilège exclusif à des techniques rééducatives dites « rapides et efficaces », qui de fait excluaient la psychanalyse de leur système de soins, ont vu une augmentation des hospitalisations, des ruptures de prise en charge, des passages à l’acte, et une aggravation des pathologies sévères.
Cet amendement réactive un vieux scénario que nous avons déjà combattu : celui d’un pouvoir cherchant à imposer une vision unique du soin, comme ce fut le cas pour l’autisme, devenu depuis dix ans un terrain d’expérimentation idéologique.
Le piège du « scientifique » et la réalité des coûts
Depuis des années, un discours soutenu par des organisations et des personnalités (fondation FondaMental, AFIS, etc.) affirme que seules les méthodes comportementales – thérapies cognitivo-comportementales (TCC), et programmes intensifs – seraient « scientifiques » et « efficaces ». Mais ce récit masque trois faits essentiels :
1) Les coûts sont exorbitants : plusieurs dizaines de milliers d’euros par enfant et par an dans les programmes dits « recommandés ».
2) Les résultats à long terme sont très variables, loin des promesses affichées.
3) Ces protocoles ne conviennent qu’à une partie des enfants, et peuvent être épuisants, voire contre-productifs.
Malgré cela, cette approche est encore brandie comme une solution miracle. Et ce n’est pas un hasard : il s’agit aussi d’un marché privé en pleine expansion.
Pourquoi la psychanalyse dérange
Dans ce dispositif, la psychanalyse ferait figure d’intrus. Elle accueille la singularité, la créativité, le lien naissant – même fragile – avec l’autre. C’est cette résistance, profondément clinique, qui la rend intolérable à ceux qui veulent faire de la souffrance psychique un domaine entièrement piloté par des protocoles.
Plutôt que de débattre sur le terrain clinique, on tente donc une autre stratégie : l’asphyxie économique.
Une interdiction qui ne dit pas son nom
Ce n’est pas la première fois qu’on cherche à faire taire la psychanalyse. Rappelons que, dans les années 1930 en Allemagne, on brûlait Freud. En URSS, on bannissait l’inconscient. Aujourd’hui, on ne brûle plus de livres : on coupe les financements. Mais l’intention, elle, n’a pas changé.
Une fausse économie, un vrai risque
Or l’argument budgétaire est trompeur. Les programmes intensifs promus par cet amendement coûteraient infiniment plus cher que les dispositifs pluridisciplinaires inspirés de la psychanalyse. Derrière la prétendue rationalité, il y a en réalité la promotion d’un marché privé, énergivore, standardisé, au détriment d’un service public déjà fragilisé.
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Un miroir dystopique
Jérémie Wiest
Une psychologue du champ des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), en institution, m’a récemment confié : « Parfois, il y a des patients qui veulent juste parler, alors je ne fais pas de TCC, je les écoute et ça leur convient. » D’où provient cette idée folle d’écouter des patients anxieux, déprimés, TOC-qués qui pourtant semblent témoigner d’un apaisement, de s’être livré à l’exercice de la parole ? Est-ce une transgression ? Est-ce scientifique ? Est-ce de la psychanalyse ? De la psychothérapie ? Un devoir citoyen ou de bon samaritain ?
Anna O., dont l’inventeur de la psychanalyse retranscrit la parole, qualifia un jour sa thérapie de talking cure. Cette idée, à l’époque révolutionnaire (écouter les malades mentaux) a si bien infusé dans la culture que l’idée s’est répandue que la parole, dans le champ de son pouvoir[1], est une voie pour apaiser la souffrance. En 2025, à l’heure d’un amendement visant à interdire la psychanalyse, il est toujours possible de refaire ce constat, même en ayant oublié toute référence à cette discipline.
Fort de celui-ci, Freud invente un principe fondateur dans la veine de celui, démocratique, de liberté d’expression – l’association libre – qu’il met au principe du déroulement de la cure analytique. L’outil en est la parole. La condition : la confidentialité. Aucun régime non démocratique ne peut supporter ce dispositif. Peut-être bientôt la France se comptera-t-elle parmi ceux-là. Foucault dit qu’une société peut être jugée à sa manière de traiter les malades mentaux. Alors, quel miroir ces quatorze sénateurs tendent-ils à la société ?
Aujourd’hui, dans l’amendement proposé au Sénat, la liberté de choix des patients et la liberté de pratique des professionnels ne sont, lit-on « pas remises en cause ». Ironie ou cynisme ? On apprend que la psychanalyse comme pratique de parole doit être proscrite de toute offre de soin portée par l’Assurance maladie, au nom de facteurs prétendument économiques et scientifiques.
L’influence qu’a exercé la psychanalyse n’est plus à démontrer dans bon nombre des pratiques de soin, ne serait-ce que par cette invention. Comment alors épurer toute référence à cette discipline dans les pratiques, si l’on considère qu’écouter un patient relève déjà d’une référence analytique ?
Après des siècles de recherches et d’explorations sur la maladie mentale, auxquelles la psychanalyse a largement contribué, la Haute Autorité de santé (HAS) a désormais humblement trouvé les pratiques qui seraient bonnes. Au titre de sa haute autorité, elle recommande donc, associées au tout-médicament déjà de mise, les « approches comportementales, éducatives et de réhabilitation psychosociale », excluant la psychanalyse qui serait, elle, mauvaise. Quelle conception de la psychothérapie ont donc des sénateurs initiateurs de cet amendement ?
Imaginez un instant que vous, ou un(e) de vos proches, sénateur ou autre, soit un jour touché par la souffrance psychique, comme près d’un quart des français qui ont recours, toutes classes confondues, aux services de professionnels de santé mentale. Vers qui vous tourneriez-vous si personne autour de vous ne peut répondre à l’urgence de « parler à quelqu’un » dans un moment d’impasse ?
Il faudrait alors se demander : voulez-vous être éduqué ? Voulez-vous que le plus intime qui fait votre souffrance soit rabattu sur des catégories scientifiques fondées sur des modèles de normes statistiques ? Voulez-vous que l’impasse dans laquelle vous vous trouvez soit mise au compte d’une inadaptation sociale à rééduquer par un autre qui saurait d’emblée ce qui vous est adapté ? Voulez-vous être récompensé pour avoir produit un comportement qui ne soit pas listé dans les catégories de pathologies diagnostiques du moment ? Vous sentirez-vous mieux concentré sur l’évacuation permanente de vos mauvaises pensées pour éviter le retour des symptômes, réhabilité, mais sans avoir pu traiter la part de votre malaise qui est presque indicible sauf à « parler à quelqu’un » disposé – et formé – à prendre le temps d’entendre ce qui, peu à peu, vient à se dire ?
Aussi aurait-il fallu pouvoir compter sur cette liberté à laquelle objecte le docte pseudo-scientifique promu par cet amendement.
Digne d’une dystopie à la 1984 ou plus récemment à la Black Mirror, réalité et fiction se rejoignent sous la plume de ce comité de sénateurs toujours plus inspirés.
[1] Freud S., La Question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, 1985, p. 33 : « Nous ne voulons d’ailleurs pas mépriser la Parole ! N’est-ce pas un instrument puissant, le moyen par lequel nous nous révélons les uns aux autres nos sentiments, la voie par laquelle nous prenons de l’influence sur l’autre ? Des paroles peuvent faire un bien indicible et causer de terribles blessures ».
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Preuve vivante
Valeria Cetraro
Au sein du département de psychanalyse de Paris 8, des étudiants de tous les âges, depuis le monde entier, rencontrent le gai savoir de la psychanalyse, un savoir qui ne s’impose pas, un savoir en mouvement, ouvert à la surprise, à l’énigme aussi, dont il s’agit de tirer les fils, pour aller toujours un peu plus loin.
Certes, ce n’est pas le savoir utilitaire des affaires et du business. Ici, il est question d’une autre économie faisant progressivement éclore le désir de nous déplacer depuis l’université vers les institutions où nous réalisons nos stages, vers les associations ou les hôpitaux où nous accompagnons d’autres professionnels de la santé qui s’orientent de la psychanalyse pour entendre et interpréter la parole de ceux et celles qui souffrent, et ainsi aménager un espace précieux à leur singularité, permettant d’éviter dans bien des cas, le passage à l’acte.
De nombreux étudiants et enseignants ont une double formation, associant la psychanalyse à la psychologie ou à la psychiatrie, d’autres se maintiennent dans une zone de partage avec la littérature, la philosophie, l’art et maintes autres disciplines ayant structuré leurs parcours. Certains sont arrivés là motivés par un intérêt purement intellectuel, d’autres à la suite d’une rencontre personnelle avec l’expérience analytique. Celle-ci peut ouvrir sur le désir de s’engager dans ce champ, d’y prendre une part active, pas seulement à partir de l’étude mais aussi à partir de la fonction d’analyste et de vouloir ainsi, en passant par l’université, y enrichir son parcours. Par l’affirmation du désir de s’engager dans ce champ, tous et toutes sont la preuve vivante de « l’efficacité des actes se réclamant de la psychanalyse », contestée par l’amendement n°159 du PLFSS 2026.
Valeria Cetraro est doctorante au département de psychanalyse de Paris 8 – Laboratoire La Section clinique.
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La psychanalyse n’est pas un métier, mais une pratique
Armelle Gaydon
L’amendement n°159 promet d’être inapplicable. Pour deux raisons au moins. D’abord parce qu’il excède manifestement les limites de ce qui peut être inséré dans un projet de loi de financement de la Sécurité sociale par un simple amendement. Le franchissement que constituerait l’éradication officielle de la psychanalyse de l’espace public en France représente un tel changement de société, une telle attaque des libertés démocratiques, qu’il exigerait pour le moins une proposition de loi ad hoc – voire une nouvelle Constitution – et non un simple « cavalier législatif » glissé dans le budget de la Sécu, sans rapport avec lui – et qui, à ce titre, devrait être écarté avant même d’être examiné. On notera qu’aucun chiffre n’accompagne ce texte pour évaluer les prétendues économies escomptées pour l’État s’il se lançait dans la chasse aux psychanalystes annoncée.
Et pour cause. À supposer qu’il soit débattu et voté, l’amendement n°159 se révélerait aussitôt impraticable. Pour une deuxième raison : le fait que la psychanalyse n’est pas un métier, mais une pratique. Les professionnels qui choisissent de s’orienter de la psychanalyse le font indépendamment des diplômes qu’ils détiennent par ailleurs. En pratique, dans les lieux de soin financés par l’État, l’accueil de la souffrance psychique est confié à des équipes pluridisciplinaires, exerçant des métiers variés (médecins, psychologues, assistantes sociales, infirmiers…) mettant en œuvre des références théoriques et cliniques d’horizon divers, dont la loi garantit la liberté de choix.
Doublement inapplicable
Il n’existe ni définition juridique, ni statut du « psychanalyste », ni – où que ce soit dans le monde –, de diplôme de « psychanalyste ». Car quels critères pourraient quantifier une capacité à accueillir la souffrance psychique d’autrui ou labelliser qu’un étudiant aurait valablement exploré son propre inconscient ? Qu’elle se pratique en institution (centre médico-psychologique (CMP), hôpital psychiatrique, bureau d’aide psychologique universitaire (BAPU), protection maternelle et infantile (PMI)…) ou en cabinet privé, la pratique de la psychanalyse démarre toujours non par le recrutement d’un psychanalyste diplômé – qui n’existe donc pas –, mais par le choix que fait un patient de confier le plus intime de ses impasses et souffrances à ce praticien-là, à qui il choisit de parler, avec la garantie d’une confidentialité absolue.
Comment l’État pourrait-il dès lors, pour reprendre les termes de ce projet, « cibler » les lieux où l’assurance maladie « mettrait fin au financement public de la pratique [de la psychanalyse] » ? Appliquer l’amendement ne pourrait se faire qu’à condition d’engager des poursuites ou des licenciements individuels contre les dizaines de milliers de professionnels du soin qui – au-delà de la profession qu’ils exercent – ont choisi la boussole de la psychanalyse pour éclairer leur pratique et affiner leur écoute, et qui, l’ayant fait par intime conviction et sans affichage public, ne figurent dans aucun volet « dépenses » de l’État. Appliquer l’amendement n°159 abolirait aussi le principe du libre choix par le patient de son praticien. Deux crimes contre les libertés publiques auxquels la représentation nationale ne saurait prêter la main.