ACTION LACANIENNE #8
Paris, le 21 novembre 2025
ACTION LACANIENNE
Contre l’amendement qui ment et qui coûte
Nous recevons beaucoup de contributions et nous vous en remercions. Toutes ne pourront cependant pas être publiées. Les contributions ne peuvent excéder 3000 signes.
Merci d’envoyer vos textes à l’adresse suivante: amendement159@gmail.
Des attaques, des attaques, encore des attaques
Philippe Hellebois
Un monde sous amendement 159
Pénélope Fay
AVEC l’IA ou sans les psychanalystes
Catherine Lacaze-Paule
Rééducation
Aline Fayet-Brunel
Encore !
Juliette Lauwers
***
Des attaques, des attaques, encore des attaques
Philippe Hellebois
Freud et Lacan ont beau avoir prévenu leurs élèves que la psychanalyse susciterait toujours une hostilité plus ou moins virulente, nous restons étonnés, et c’est heureux, devant l’imagination malveillante de nos contempteurs depuis le début de ce siècle. Souvenons-nous de l’amendement Accoyer, du Livre noir de la psychanalyse, ou encore du projet Fasquelle, sans parler des autres. Le premier chercha à nous étouffer, le second à nous discréditer, le troisième à nous interdire.
L’amendement dit 159 cherche à nous atteindre par un autre biais, celui de la finance, et ceci de façon sournoise puisqu’il vise autre chose que ce qu’il déclare. Les quelques lignes que compte ce texte feraient croire que l’État finance la psychanalyse. Ce n’est évidemment pas le cas, et ceci parce que nous l’avons explicitement voulu. L’École de la Cause freudienne a toujours veillé à n’avoir d’autres financeurs que le travail de ses membres. Nous ne fûmes jamais les obligés d’agences publiques ou d’officines privées, et ne le serons pas davantage dans l’avenir. Gageons qu’elles nous voudraient moins farouches, mais tant pis pour elles, parce que notre réserve est l’une des conditions de notre survie. En effet, lever le refoulement, faire pièce à la réduction du vivant à l’objet, ne peut se faire qu’en préservant notre atopie. Si l’air du temps est au règne de la machine à laquelle on obéit sans discuter, la psychanalyse est la seule respiration possible parce qu’elle s’occupe de ce que la machine ignore.
L’argument financier ne tenant pas debout, il faut bien constater que nos adversaires ne peuvent vouloir qu’une chose, soit nous faire taire. En effet, comme la psychanalyse est un discours qui a conquis sa place dans le débat public, elle influence, nourrit, et contribue à la formation des divers intervenants dans le champ du soin psychique : médecins, psychologues, infirmiers, etc. On lit à n’en pas croire ses yeux que le praticien qui fait référence à la psychanalyse par sa formation, ses lectures, son orientation, ou d’autres biais encore, ne serait plus financé par la Sécurité sociale. Nous ne sommes donc pas loin de la chasse aux sorcières, aux esprits, ou encore aux hérétiques, qui renvoie aux années noires. On ne s’en étonnera pas, sachant, comme le notait Lacan, que l’histoire tourne en rond – occasion de relire le texte sensationnel du regretté Philippe Sollers « La France moisie », plus que jamais d’actualité avant les élections qui s’annoncent.
***
Un monde sous amendement 159
Pénélope Fay
Imaginons un pays où l’amendement n°159 serait adopté : les praticiens orientés par la psychanalyse n’auraient pas d’autre choix que de quitter leur emploi ou de se former à d’autres orientations. Dans les institutions, les formations données par les associations ou les organismes orientés par la psychanalyse ne seraient plus prises en charge, voire interdites. Les supervisions ou analyses de pratiques dans lesquelles s’entendraient la moindre référence à la psychanalyse, hors-la-loi.
Alors que cet amendement scélérat va être présenté au Sénat, petit texte fait de dénégations, de logique douteuse, d’ignorance et de mauvaise foi quant aux intérêts propres percés à jour, ce qu’il contient gronde depuis un certain temps déjà.
Que veulent-ils faire taire au nom de la psychanalyse, ceux qui sont mus par la haine et rêvent d’un État policier ? La parole même, dans ce qu’elle a d’irrémédiablement singulier.
À quoi assistons-nous, dans les centres médico-psychologiques (CMP), les centres d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP), les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) ou les hôpitaux de jour ? Si la psychanalyse n’est pas un hôte souhaitable, c’est parfois par ignorance. Le mot même a l’allure d’un mauvais sésame et ses détracteurs ne savent souvent pas contre quoi ils se hérissent.
Que veulent-ils faire taire au nom de la psychanalyse, ceux qui sont mus par la haine et rêvent d’un État policier ? La parole même, dans ce qu’elle a d’irrémédiablement singulier.
Ce sont des réunions où les situations cliniques n’ont plus rien de clinique : exit les symptômes, l’anamnèse, les mots prononcés, les invariants repérés… On demande le diagnostic au bout de quelques minutes d’entretien et on bâillonne le patient et le soignant avec un diagnostic et une ordonnance. Ce sont des référentiels qualité qui nécessitent de formater – dans une autre langue – ce qui ne peut passer au tamis chiffrable : les psychanalystes doivent déguiser leur pratique en modalités et objectifs.
Ce sont des formations auxquelles doivent se plier chacun des salariés d’un service hospitalier, contraints et forcés au silence, témoignant de leur impuissance devant la formatrice qui, pour illustrer la méthode ABA recommandée par la Haute Autorité de santé (HAS), ne lâche pas cet enfant qu’elle emmène dix fois aux toilettes et à qui elle baisse dix fois la culotte de force afin qu’il comprenne qu’il ne faut pas uriner dans les couloirs de l’hôpital de jour.
Si cet amendement – ou l’une de ses déclinaisons – est adopté, la machine infernale engagée depuis plusieurs années se gonflera d’aise. Dans les institutions, les praticiens orientés par la psychanalyse auraient-ils alors à se taire, à agir en secret, à garder le cap de l’orientation lacanienne d’une main et à porter le masque d’un discours féroce de l’autre ? Au XVe siècle, les juifs d’Espagne et du Portugal, convertis de force au christianisme, continuaient à pratiquer en secret. On les appelait les marranes. Si les psychanalystes sont parfois forcés à jouer des semblants, le désir nourrit la résistance.
***
AVEC l’IA ou sans les psychanalystes
Catherine Lacaze-Paule
C’est seulement soixante-douze heures avant la discussion au Sénat que les psychologues, psychiatres et psychothérapeutes apprennent le vote de l’amendement n°159, glissé en catimini des professionnels en plein budget de la Sécurité sociale. Il nous faudra attendre janvier 2026 pour connaître ce que la sénatrice Jocelyne Guidez, artiste de profession, va nous révéler dans son ouvrage à paraître Troubles du neuro-développement, le chemin de l’apprentissage. Nous connaîtrons alors son intérêt, sans conflit, mais avec beaucoup de (dé)mesures, pour les troubles neuro-développementaux (TND). La quatrième de couverture indique que l’ouvrage est « un témoignage personnel croisé mêlant récit personnel, plaidoyer politique et recueil de témoignages »… Elle précise que le récit revient en « toute franchise sur le parcours législatif et personnel ».
En attendant, nous pouvons lire le guide de bonnes pratiques adopté le 23 octobre 2025 par le collège de la Haute Autorité de santé (HAS) qui soutient la mise en place d’un projet stratégique de l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) générative 2025-2030 dans le champ de la santé. Cette recommandation révèle ce que trame la nouvelle gouverne–mentalité de la santé.
Entre neurone et IA, le transformeur[1]
Ce projet de l’utilisation de l’IA dans la santé est pensé sans les psychanalystes, pour des professionnels du secteur sanitaire social et médico-social, dont l’effectif est en diminution – puisque partout en France, on enregistre une baisse drastique de professionnels médico-sociaux –, mais avec la collaboration des usagers eux-mêmes, dont le nombre, lui, est en grande expansion. Le but est de diminuer la charge administrative (produite par les évaluations incessantes de l’HAS elle-même), libérer du temps à dédier aux soins et à l’accompagnement des personnes pour pallier la réduction du personnel, déterminée et intrépide. Enfin, ce programme de bonnes pratiques vise à une vulgarisation de l’utilisation de l’IA générative, afin, je cite et souligne, « d’interagir en langage naturel[2] ». Avec l’IA, nous allons pouvoir trouver, je cite à nouveau, « le langage adapté », « développer la qualité des soins », « optimiser une organisation », « améliorer une pratique professionnelle », « transcrire des conversations lors des consultations », « remplir des formulaires administratifs », « renforcer la compréhension et développer la confiance », etc. L’HAS recommande de bien choisir son IA générative. Mais celles citées se portent vers le choix de Le Chat (Mistral AI, au départ français mais qui est financé par des fonds américains aujourd’hui) ou ChatGPT (soit Google qui a toujours été américain).
Afin de guider les professionnels, l’HAS préconise les lignes directrices A.V.E.C., acronyme de : Apprendre-Vérifier-Estimer-
Prenons le cas d’une « clef d’usage pour le professionnel » : « vérifier les sources ». Le rapport donne l’exemple d’un traitement erroné, supprimé depuis 2017, pour la maladie d’Alzheimer, mais qui continue à être mentionné dans les systèmes d’IA générative. En effet, l’IA ne connaît pas l’oubli et continue à générer un contenu mentionnant un traitement à tort changé en 2017 (ce pourquoi je ne mentionne pas le nom du médicament, car l’approche probabiliste reproduirait la probabilité de la connexion).
Eh bien, je vais quand même remercier les auteurs de l’amendement, car des collègues pratiquant les TCC, l’EMDR, les thérapies des schémas et autres approches psys, sensibles et touchés par cette volonté autoritaire et liberticide, ont manifesté leur soutien aux psychanalystes.
[1] Je rappelle que GPT est un mot valise qui signifie générative pre-trained transformer traduit par : transformeur génératif pré-entraîné.
[2] Haute Autorité de santé, « Recommander les bonnes pratiques. Premières clefs d’usage de l’IA générative en santé dans les secteurs sanitaire, social et médico-social. A.V.E.C Apprendre-Vérifier-Estimer-
***
Rééducation
Aline Fayet-Brunel
Rééducation, le retour ?
Je travaille dans une institution qui accueille des enfants présentant des « troubles du comportement et de la conduite », un institut thérapeutique, éducatif et pédagogique (ITEP).
Il fût un temps, ces institutions se nommaient instituts de rééducation (IR). Leur refonte en ITEP, par le décret du 6 janvier 2005, était un pas à faire pour accueillir ces symptômes autrement qu’avec une méthode qui « rééduquerait », c’est-à-dire rectifierait le tir par rapport à une norme pour tous. Aussi le décret de 2005 précise-t-il que les troubles du comportement et de la conduite sont « la manifestation des difficultés psychologiques » de ces enfants, adolescents, jeunes adultes. Autrement dit, les troubles du comportement sont l’effet, la conséquence, d’une souffrance qui, quant à elle, est d’ordre psychique[1]. Ainsi, travailler en ITEP suppose aujourd’hui de s’atteler à ce qui cause la souffrance de ces enfants, adolescents et jeunes adultes, tandis que les IR promettaient jadis de rééduquer leurs troubles, considérés de fait comme des déviances à l’ordre social.
Les recommandations actuelles de la Haute Autorité de santé (HAS), basées sur des méthodes uniquement rééducatives dites « thérapies comportementales, éducatives et de réhabilitation psychosociales », souhaiteraient-elles nous ramener à ces méthodes d’avant les ITEP, qui pourtant avaient démontré leurs limites ?
Ce qui nous oriente
En premier lieu, ce qui nous oriente dans notre pratique est de faire boussole de ce dont le patient, l’enfant, souffre. Qu’est-ce qui lui pose difficulté ou problème, à elle ou lui ? Aucun diagnostic ne saurait répondre parfaitement à cette question. Et les symptômes bruyants qui dérangent les autres ne disent rien de ce qui cause la souffrance intime et singulière d’un enfant ou d’un adolescent. Pour saisir ce dont souffre ce sujet-là, il faut d’abord savoir se taire, le laisser parler et l’écouter. Quelle méthode répondant à un protocole préétabli prétendrait pouvoir, à elle seule, remédier à l’infinie variation des symptômes et de leurs causalités psychiques ?
La souffrance psychique, les pathologies du mental demandent accueil de la nouveauté de chaque patient, sans méthode immédiate à suivre. Chercher avec un patient ce qui le trouble ou l’affecte est autre chose que lui répondre : « Faites-ci, faites-ça, vous verrez ça ira mieux. » Pas de rééducation à proprement parler du symptôme, mais réaménagement, mutation, transformation.
C’est un chemin à prendre avec le patient, une enquête à mener avec lui, à propos de ce qui le concerne, en premier lieu.
Ce qui nous enseigne
Des limites, il y en a toujours à chaque méthode qui se voudrait « pour tous ». C’est donc dans la part laissée aux institutions de soins psychiques et aux praticiens qui y exercent, pour inventer, pour chercher, avec leurs patients et avec les outils de leur choix, que l’on a chance que se produisent des effets, des résultats vivables et durables.
Il est certes plus facile d’évaluer une méthode que d’oser faire le pari d’une recherche ou d’une invention. Mais enfin, si une méthode préétablie fonctionnait pour tous, on le saurait !
De fait, ma pratique en ITEP m’enseigne chaque jour.
[1] Les ITEP ont pour mission d’accueillir « les enfants, adolescents ou jeunes adultes qui présentent des difficultés psychologiques dont l’expression, notamment l’intensité des troubles du comportement, perturbe gravement la socialisation et l’accès aux apprentissages », décret n°2005-11 du 6 janvier fixant les conditions techniques d’organisation et de fonctionnement des instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques.
***
Encore !
Juliette Lauwers
La répétition avec laquelle on s’en prend à la psychanalyse depuis ses premiers pas illustre son caractère exceptionnel. Pourquoi la psychanalyse fait-elle l’objet d’une volonté de destruction quelle que soit l’époque ? Qu’elle soit victorienne ou hypermoderne, il y a répétition de cette volonté.
Jamais on ne pardonnera, ni à Sigmund Freud, ni à Jacques Lacan, d’avoir dévoilé, théorisé et démontré la cause sexuelle de l’être parlant. Dès ses débuts, dès ses premières recherches, la psychanalyse a soulevé l’indignation, le mécontentement, l’opposition, voire le refus. Scandaleuse, non scientifique, non chiffrable ; toutes sortes d’arguments passent en revue. Pourtant, nombreux sont ceux pour qui la psychanalyse est un recours, et ils en témoignent. En outre, les psychanalystes ont mis un grand soin dans la démonstration des effets de leur expérience : de très nombreuses publications en sont la trace.
C’est en tant que discours inédit que la psychanalyse s’impose dans l’histoire. Ce n’est donc pas le caractère incertain des effets de l’exercice de la psychanalyse qui est visé mais bien plutôt une détestation de ce qui est pointé sous ce terme de « réel », inéliminable. Vouloir éliminer la psychanalyse, c’est vouloir éliminer ce point d’horreur.