ACTION LACANIENNE #3
Paris, le 19 novembre 2025
ACTION LACANIENNE
Contre l’amendement qui ment et qui coûte
Violence et dénégation
Laura Sokolowsky
Rapt à la CPAM
Carole Dewambrechies-La Sagna
Des conséquences coûteuses
Clément Fromentin
Destin tragique d’un enjeu de santé publique
Catherine Lazarus-Matet
La politique du déni
Gil Caroz
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Violence et dénégation
Laura Sokolowsky
Vice-Présidente de l’ECF
Si l’amendement n°159 visant « à garantir la cohérence scientifique et l’efficience des dépenses de l’assurance maladie » n’est pas la première attaque visant la psychanalyse, sa rédaction brutale et maladroite est le signe d’une hargne, aujourd’hui non dissimulée, à l’égard des praticiens faisant profession d’accueillir et d’écouter celles et ceux qui souffrent dans leur corps et leur pensée.
Il est tout aussi évident que cette haine à ciel ouvert vise en premier lieu les patients en voulant les priver du recours à la parole ainsi qu’au lien transférentiel comme moteur de la relation et de l’amélioration thérapeutiques.
La volonté d’éradiquer un pan entier de la pratique clinique se présente dans cet amendement comme légitime : dans un moment où les contraintes budgétaires pèsent sur l’économie nationale, il serait normal et nécessaire de ne plus rembourser ce qui ne sert à rien. La démarche scientifique est dès lors appelée à tracer la ligne de démarcation entre les soins utiles qui sont évalués et ceux qui s’avèrent fondés sur la psychanalyse. L’inanité de cette argumentation est manifeste puisque l’idéologie de l’évaluation en santé mentale ne repose sur aucune base scientifique – il n’y a aucune possibilité de réaliser des entretiens cliniques en double aveugle ; l’adaptation aux normes sociales n’est pas un critère scientifique ; l’on ne peut pas quantifier ce qui permet à quelqu’un de se sentir vivant et désirant.
Un passage de cet amendement retient en particulier l’attention, à savoir qu’il ne s’agirait pas de remettre « en cause la liberté du choix du patient ni la liberté de pratique des professionnels ». Le mot de liberté est redoublé afin d’insister sur le fait qu’en aucun cas, celle-ci n’est ici attaquée. Cette dénégation est en elle-même révélatrice de l’idéologie réactionnaire de cet amendement.
Gageons que par sa violence et sa visée liberticide évidentes, cet amendement ne sera pas voté au Sénat.
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Rapt à la CPAM
Carole Dewambrechies-La Sagna
Le Sénat à la recherche d’économies a pensé pouvoir les faire sur le dispositif «Mon soutien psy » et les centres médico-psychologiques (CMP) (pour commencer sans doute) au nom de l’absence de validation scientifique et d’efficacité qui seraient rapportées par « plusieurs rapports publics » alors que de nombreuses études montrent au contraire une efficacité égale ou supérieure des psychothérapies dynamiques dans les troubles anxieux, les états dépressifs, les troubles borderline (identifiés et théorisés par la psychanalyse d’ailleurs).
Le 16 novembre au soir un dôme de plastique géant trônait sur le parvis de la gare Montparnasse, affichant CAP sur la santé mentale, effectivement cause nationale cette année en France. Une coûteuse sono s’aperçoit à travers la paroi transparente. Il s’agit sans doute, à grand frais, de sensibiliser le public, nous dira-t-on. En même temps, quatre sénatrices et sénateur se proposent, dans le contexte de pénurie de praticiens que l’on connaît, d’en délégitimer une grande partie en proposant de « mettre fin au financement public de la pratique ».
Contrairement à ce qui est affirmé, ce projet d’amendement contrevient à l’indépendance des praticiens, aux choix des patients et des familles et vise les psychothérapies, celles qui sont d’orientation analytique en premier lieu.
Les sénateurs savent-ils que de nombreux services de psychiatrie infanto-juvénile utilisent « les fondements théoriques psychanalytiques » pour le développement de l’enfant, les jeux etc. ? Cherche-t-on à désorienter davantage ceux qui travaillent dans ces services ? À leur faire quitter les services en question ? Pourquoi un sujet souffrant de trouble neurodéveloppemental (TND) ne pourrait-il souhaiter compléter sa prise en charge par des entretiens, si c’est son choix ?
La clinique avec les adultes suppose souvent la mise en place de psychothérapies (employer ce terme pour les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) est une extension de son usage). Croit-on que la psychiatrie se résume à la prescription et qu’avec un comprimé les états dépressifs majeurs sortiront de leur souffrance ?
Ce projet repose sur une profonde méconnaissance de la situation sanitaire et de ce que sont les pathologies citées mais aussi d’une profonde méconnaissance de la clinique psychiatrique, de la pratique des psychiatres (peu nombreux) et des psychologues dont le nombre ne suffit pas à répondre à la demande.
Le quotidien Le Monde soulignait en première page, il y a peu, l’aggravation de l’état psy de la jeunesse en France, et dans le même temps on décide de rogner sur les financements ? L’augmentation des suicides, la perte des repères, le vide subjectif, l’usage de toxiques, l’augmentation des passages à l’acte, tout cela nécessite une approche autrement plus sérieuse que ce que propose cet amendement.
La psychanalyse est un outil qui est à la disposition de tous ceux qui en font le choix, praticiens et patients. Elle constitue une ouverture et non une fermeture.
L’apport de Freud à l’humanité (nos actions sont pour une grande part déterminées par des motifs inconscients) est-il à ce point oublié, nié ? S’agit-il de réécrire l’histoire des idées ? Veut-on déclencher une guerre culturelle ?
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Des conséquences coûteuses
Clément Fromentin
Ce projet d’amendement, qui n’a aucune chance d’être adopté tant il est problématique, manifeste une nouvelle attaque contre la psychanalyse et bafoue à la fois les professionnels et les patients.
1) En souhaitant dérembourser toutes les pratiques orientées par la psychanalyse, il révèle une ignorance flagrante de l’organisation réelle du soin psychique en France. Contrairement à ce que laissent penser les rédacteurs de l’amendement, la psychanalyse n’est pas une pratique marginale réservée à quelques cabinets privés. Elle constitue la référence historique et renouvelée d’une large part du secteur public de la santé mentale. C’est une partie très significative des soins en centre médico-psychologique (CMP), en centre médico-psychopédagogique (CMPP), en hôpital de jour, en services soin-études, qui relèvent d’une organisation pensée notamment par la psychanalyse. L’amendement n’affecte donc pas seulement des pratiques spécifiques : il menace l’organisation générale du secteur psychiatrique public, déjà fragilisé par des années de sous-investissement et de pénurie de personnel.
Les populations prises en charge dans ces structures ne sont pas des consommateurs qui viennent aggraver le déficit des comptes publiques : ce sont des enfants en grande difficulté scolaire, des adolescents en crise suicidaire, des adultes en burn out et bien d’autres personnes en souffrance pour qui la continuité de la prise en charge est absolument vitale.
Dérembourser les approches issues de la psychanalyse, provoquerait une interruption violente de ces soins, renvoyant brutalement les usagers vers un financement exclusivement individuel souvent impossible. Ces coupes en santé mentale provoqueraient une demande de soins massive vers des services publics divers déjà débordés, des risques de rechutes ou de passage à l’acte et très probablement une explosion du nombre d’hospitalisations. L’amendement se réclame d’une rationalité économique, mais il est clair que l’interruption des soins psychodynamiques, fondés sur des références psychanalytiques, en secteur public provoquerait des catastrophes et que cela coûterait beaucoup plus cher.
2) Cet amendement qui se réclame de la Haute Autorité de santé (HAS) ne repose sur aucune rigueur scientifique. C’est un acte idéologique et scientifiquement mensonger. Depuis vingt ans, les opposants à la psychanalyse recyclent un rapport de l’Inserm de 2004 dont tous les biais ont été démontrés. Les études contemporaines se soumettant aux critères scientifiques les plus rigoureux (essais randomisés, méta-analyses) montrent l’efficacité de la psychanalyse, à court et long termes, pour la quasi-totalité des troubles et qu’elle est équivalente aux autres formes de psychothérapie, notamment des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) – c’est le fameux « verdict du Dodo ». Alors que de nombreux pays reconnaissent la psychanalyse comme une offre de soin valide parmi d’autres, comment des sénateurs peuvent-ils ignorer l’importance de ces études internationales [1] ?
3) En ciblant et en voulant exclure la psychanalyse, cet amendement attaque la liberté de soin et le droit des patients. Sous prétexte de « rationaliser la dépense publique », ce texte vise à imposer une vision unique de la santé mentale et voudrait délégitimer tout ce qui ne s’y conforme pas. Il s’agit d’un principe autoritaire qui manifeste une volonté de normalisation et d’appauvrissement. Les initiateurs de cet amendement remettent en cause la liberté de pratique des cliniciens, la liberté de choix des patients et la pluralité des référentiels thérapeutiques qui répond pourtant à la complexité du psychisme humain, que nul mot d’ordre ne pourrait réduire ni contenir.
[1] Cf. entre autres Visentini G., L’Efficacité de la psychanalyse. Un siècle de controverse, Paris, PUF, 2021.
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Destin tragique d’un enjeu de santé publique
Catherine Lazarus-Matet
Alors que la santé mentale a été déclarée Grande Cause nationale pour l’année 2025[1], il est instructif de mettre en regard les objectifs de cette cause, enjeu de santé publique, tels qu’ils ont été définis par le gouvernement, et le sort réservé à cet enjeu s’il s’agit d’effacer l’orientation psychanalytique du champ de l’offre de soins dans le public, comme le vise cet amendement.
Reprenons ces objectifs :
- Déstigmatisation des troubles psychiques et mentaux : la psychanalyse sait saisir chez chacun la singularité de sa symptomatologie et de ses causes, elle est, dans son approche et son essence, déstigmatisante, attentive au cas par cas, n’apposant pas d’étiquettes standard, les mêmes pour tous donc, de dysfonctionnements à rectifier, comme l’orientation cognitivo-comportementale le fait.
- Développement de la prévention et du repérage précoce : aujourd’hui les médecins, les enseignants, les parents savent s’adresser aux psychologues, aux psychiatres et aux psychanalystes devant l’émergence d’un symptôme, lesquels savent accueillir, dès qu’il convient de le faire, un patient, quel que soit son âge, ce qui offre une chance de bonne évolution. À l’heure où le mal-être des enfants et adolescents est patent, la psychanalyse répond à la nécessité d’entendre chacun dans la singularité de son malaise. Sa pertinence clinique est un outil précieux, à protéger, pour ce repérage.
- Amélioration de l’accès aux soins partout sur le territoire français : la pénurie d’offre de soins est connue et cet amendement ne peut viser qu’à l’accentuer.
- Dernier objectif : l’accompagnement des personnes concernées dans toutes les dimensions de leur vie quotidienne. Les travailleurs sociaux ne sont pas les seuls investis dans cette tâche. Les infirmiers psychiatriques, les psychologues, les éducateurs, les psychiatres, les psychanalystes en institution connaissent l’importance de leur engagement dans ces dimensions. Là encore, s’il y a moins d’offres dans le public, quelle pourra être l’effectivité de cet accompagnement ? Ajoutons que la formation analytique est un gage de qualité pour la formation de tous ces intervenants dans ces prises en charge globales.
Alors pourquoi s’en prendre à la psychanalyse pour, prétendument, faire des économies ? La Haute Autorité de santé (HAS) n’a pas de preuve scientifique à apporter pour déconsidérer ce choix de formation. Elle pourrait consulter nombre de travaux qui montrent le bien-fondé de cette orientation (voir le site Stop-DSM, et des travaux de l’École de la Cause freudienne).
A-t-on déjà vu que des élus de la République décident que telle ou telle formation est à proscrire dans le champ du soin ?
La formation psychanalytique est exigeante et c’est faire preuve d’un parti pris non documenté, inique et injustifié, d’en priver le service public ! C’est le règne de l’opinion et, avec cet amendement, de l’opinion préconçue !
[1] https://solidarites.gouv.fr/
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La politique du déni
Gil Caroz
On aura compris, cet amendement a comme objectif de faire cesser tout paiement de soins d’orientation psychanalytique par la Sécurité sociale. Mais pourquoi diable fallait-il ajouter qu’il ne remet pas en cause la liberté de choix des patients et la liberté de pratique des professionnels ? Cette dénégation prouve au contraire que le rédacteur de ce texte met en cause l’une comme l’autre. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute – il suffit de savoir lire. Cet amendement manque donc des fondements requis dans un pays démocratique. Et s’il s’évertue à déclarer qu’il « est légitime que la solidarité nationale concentre son effort sur les prises en charge dont l’efficacité est démontrée et évaluée », c’est que les auteurs de ce texte doutent eux-mêmes de sa légitimité. Qui peut imaginer qu’un sénateur propose un amendement qui n’est pas légitime ? Le fait qu’il faille le préciser en dit long.
« Plusieurs rapports publics ont souligné l’absence de preuves d’efficacité et le caractère inadapté, voire contre-productif, de ces approches, qui sont à différencier des psychothérapies ». Cette phrase demande à être complétée ainsi : d’autres études ont démontré que la psychanalyse n’est pas moins efficace que d’autres techniques thérapeutiques (les thérapies cognitivo-comportementales (TCC)). À titre d’exemple, citons le travail de Stijn Vanheule, professeur de psychanalyse et psychologie clinique à l’université de Gand et Jean-Philippe Cornet, directeur d’institution[1]. Il y en a beaucoup d’autres.
Une « science » qui prétend donner une description cohérente et fidèle de la réalité à partir de données statistiques se fourvoie, et trompe le public auquel elle s’adresse. En cherchant à décrire la réalité, elle rate le réel. Ainsi par exemple, selon les statistiques, 7 accidents d’avion sur ≈40,6 millions de vols sont mortels, soit ≈0,17 accident mortel pour un million de vols[2]. Cette information décrit une certaine réalité, même si a priori on ne sait pas très bien à quoi elle peut servir, notamment pour le passager d’un avion qui est en train de s’écraser. Le réel, celui auquel s’intéresse la psychanalyse, relève de ce que peut par exemple éprouver un père qui a perdu son fils dans un accident d’avion. La douleur dans ce cas est indicible, et aucune statistique ne serait à même de la saisir. Mais ce réel est bien l’objet dont la psychanalyse se préoccupe, et il n’y a qu’elle pour le cerner dans le discours d’un sujet.
La psychanalyse est-elle une science ? Oui, elle en est une. Des milliers de travaux cliniques présentés lors de colloques et de publications démontrent l’efficacité du traitement psychanalytique dans le repérage et le traitement des traumas de toutes sortes subis par un sujet. Une vraie science se doit de reconnaître ce corpus de savoir comme preuve de l’efficacité de la psychanalyse.
Qu’on veuille couper les vivres à l’orientation analytique pour des raisons idéologiques et que cette pratique, manifestement efficace et suivie par un très grand public on veuille la déclarer “inadaptée” et “contre-productive” relève d’une ignorance inquiétante. En se fondant sur un scientisme qui forclôt le réel, la santé mentale s’écarte de plus en plus d’une clinique efficace.
[1] Cornet J.-P. & Vanheule S., « Évaluation de la prise en charge institutionnelle d’enfants atteints d’un trouble envahissant du développement », L’Évolution psychiatrique, vol. 82, n°3, juillet 2017, p. 687-702.
[2] Association du transport aérien international (IATA), « Communiqué n°7 : L’IATA publie son rapport sur la sécurité en 2024 », Genève, 26 février 2025, disponible sur internet.
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