ACTION LACANIENNE #7
Paris, le 21 novembre 2025
ACTION LACANIENNE
Contre l’amendement qui ment et qui coûte
Nous recevons beaucoup de contributions et nous vous en remercions. Toutes ne pourront cependant pas être publiées. Les contributions ne peuvent excéder 3000 signes.
Merci d’envoyer vos textes à l’adresse suivante: amendement159@gmail.
En thérapie ?
Marc Gabbaï
Une nouvelle addiction
Gustavo Freda
Cavalier et chevaux de bataille
Luc Garcia
Amendement barbare
Pierre Ebtinger
Le comique dans la politique
Catherine Stef
***
En thérapie ?
Marc Gabbaï
Mesdames et messieurs les sénateurs-rédacteurs de l’amendement n°159,
Dire, dans votre amendement, qu’à partir du 1er janvier 2026, les soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques ne donnent plus lieu à remboursement, ni à participation financière de l’assurance maladie, c’est simplement dire à un sujet souffrant, quel que soit sa pathologie psychiatrique : « cause toujours, je ne t’écouterai pas ».
Pourquoi ?
Parce que le fondement de la psychanalyse qui est la formation à l’écoute d’un autre, d’un sujet, qui au-delà des troubles présentés, reste un être humain en souffrance, est rejeté par votre amendement.
Tu es en dépression : je ne t’écouterai pas.
Tu es schizophrène avec des hallucinations qui te disent de tuer tes parents : je ne t’écouterai pas.
Tu es rescapé du Bataclan et tu es très anxieux depuis : je ne t’écouterai pas.
Ton enfant s’est suicidé à la suite de harcèlement scolaire : je ne t’écouterai pas.
Tu es militaire et tes camarades sont tombés sous les balles devant toi, tu ne dors plus, tu fais des cauchemars toutes les nuits : je ne t’écouterai pas.
Tu es une jeune femme qui s’est fait violer, et depuis tu vis un enfer : je ne t’écouterai pas.
Je ne t’écouterai pas, et je te demanderai de répondre à mes questions pour me permettre de chiffrer la gravité de tes troubles avec des échelles d’évaluation, comme le préconise selon vous la Haute Autorité de santé (HAS). En face de chaque cotation si le score est élevé je te donnerai des antidépresseurs, ou des antipsychotiques pour les deux premiers cas et pour les autres tu feras quelques séances d’intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires (EMDR) et ton trauma disparaîtra… Abracadabra !
Mesdames, monsieur les sénateurs avez-vous oublié le succès de la série En thérapie, la série d’Éric Toledano et Olivier Nakache diffusée en 2021 et 2022 sur Arte, qui repose sur l’écoute analytique et qui a battu tous les records de la chaîne franco-allemande en cumulant plus de cent millions de vues à l’antenne et en ligne sur la plateforme Arte.tv ?
Mesdames, Monsieur les sénateurs, faire des économies sur le dos de la santé mentale de nos concitoyens – et là je pense surtout aux plus déshérités ainsi qu’aux jeunes qui ont peu de moyens financiers – ce n’est pas une très bonne idée. Je pense qu’il y a en France d’autres solutions à envisager pour réduire la dette de la sécurité sociale.
***
Une nouvelle addiction ?
Gustavo Freda
Lorsque les traitements de substitution à l’héroïne ont été mis en place, les détracteurs de la psychanalyse ont vu dans ce médicament – pas seulement une chance pour les malades – aussi et surtout un argument scientifique à agiter face aux psychanalystes. Enfin un produit qui donne des résultats probants, disaient-ils ! C’était la vengeance de la science face à la parole inefficace.
Avec l’avènement de la catégorie d’addiction, qui dépasse et inclut les drogues (on peut être addict à n’importe quoi) un changement de paradigme s’est opéré : désormais la focale est mise sur la conduite au détriment de l’objet. Il faut traiter le comportement ; c’est le comportement qui est excessif et rend dépendant, pas l’objet. Sauf que ce paradigme était issu d’un préalable et son instauration portait déjà une indication de soins : comme les addictions sont un problème du comportement, une seule thérapie s’impose, la thérapie cognitivo-comportementale (TCC). Et elle donne des résultats mesurables !
Vingt ans plus tard, ni les traitements de substitution ni le comportementalisme n’ont pu endiguer le problème des addictions. Au contraire, les addictions se développent, prenant des formes inédites et ravageantes et les modalités d’approche sont multiples.
Cependant, la psychanalyse continue à être dénigrée, détestée et ses effets thérapeutiques ignorés. « Plutôt avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » (disait-on) ; plutôt avoir tort avec les médicaments et les TCC que raison avec Freud et Lacan.
L’amendement n°159 vise aussi les pratiques d’orientation analytique en institution.
Et si une nouvelle addiction était en train de voir le jour ?
Vu le temps et l’énergie que certaines personnalités occupent à détester la psychanalyse et à vouloir sa disparition, la question se pose : l’addiction à la haine de la psychanalyse. On croyait nos représentants prémunis, mais non, les addictions sont fondamentalement démocratiques, elles sont à la portée de tous.
***
Cavalier et chevaux de bataille
Luc Garcia
En langage parlementaire on appelle ça un cavalier : à la faveur d’une loi, glisser dedans quelques lignes en apparence sibyllines qui n’ont pas un rapport immédiat avec la teneur globale du texte déposé en commission ou en session plénière. Il s’agit alors d’instaurer une disposition aux conséquences généralement énormes et non débattues pour les effets qu’elle aurait.
Ici, avec l’amendement des sénateurs centristes, la ficelle est épaisse. La France frôlant la banqueroute, ils auraient trouvé, enfin, la ligne médiane la plus dispendieuse du budget : la psychanalyse.
En revanche, c’est dit dans l’exposé des motifs, document généralement instructif pour connaître la température : les psychothérapies n’ont rien à voir. Elles sont sanctuarisées, voire même promues, dans une phrase qui anéantit son motif même : « Plusieurs rapports publics ont souligné l’absence de preuves d’efficacité et le caractère inadapté, voire contre-productif, de ces approches, qui sont à différencier de psychothérapies. » Là encore, la ficelle s’épaissit, à la faveur d’une rédaction que l’on dira bien chancelante car parler de psychothérapies recouvre des réalités très disparates incluant des pratiques se référant à la psychanalyse : les instigateurs, s’ils se pensent courageux, n’en sont pas pour autant téméraires. De loin, ça ressemble à une entourloupe. De près, c’en est une.
En vérité, nous sommes dans le temps suivant, une fois que des députés ont voulu légiférer sur la pratique analytique pour l’asphyxier, en 2003. Nous sommes dans ce temps qui connaît, parallèlement à la diminution des effectifs dans la fonction publique hospitalière, l’envolée des dénominations de pratiques-pansements avec des praticiens formés dans des officines très variées (développement personnel tous azimuts, mémoire cellulaire, conseils en communication, etc.) Pendant ce temps, à l’hôpital, on compte les longueurs de sparadraps débitées chaque matin pour en rationner l’usage. À cette envolée et à cette pénurie, les sénateurs initiateurs de ce projet d’amendement auraient trouvé le remède : exclure la psychanalyse.
Dans les ministères, dans les entreprises, plus aucun service ne peut échapper au coaching, à la marmelade du développement du potentiel. Plutôt que dire et poser des mots justes, on propose au traitement de la souffrance, le contrôle diaphragmatique d’une respiration abdominale bien dosée, réduisant les travailleurs au silence ou à une communication normée. Des pratiques new age parfaitement implantées désormais nous font lire la chose autrement : il y a un gros gâteau d’argent public et les affamés sont nombreux. Dès lors, le risque est grand à la faveur de l’amendement : faire croire que la psychanalyse veut aussi sa part du gros gâteau. Coup double : au nom des nécessités, planter les pratiques de parole et caricaturer la parole pour ce qu’elle est, à savoir le dernier recours pour se défendre. En ce sens, l’amendement est nauséabond.
Or, de quel coût parlons-nous ? Depuis vingt ans, et une augmentation d’environ 20% des effectifs de la fonction publique hospitalière, nous serions curieux de savoir qui a touché le gros lot. Les travailleurs du soin ? Apparemment pas, pour certains, à commencer par les psychologues et les psychiatres, toujours moins nombreux mais de plus en plus soumis à des injonctions bureaucratiques.
Quel que soit l’angle que l’on prenne, nous sommes ramenés à ceci : la psychanalyse sert de chiffon rouge pour exciter le taureau comptable pendant qu’on amuse la galerie. Même si le taureau ne voit pas les couleurs, comme disait la chanson, il s’ennuie le dimanche.
L’amendement est opaque, mais sa visée est claire. Aucun des organismes cités n’emploie statutairement des psychanalystes. En revanche, comme psychanalystes, nous recevons de nombreux agents publics épuisés par des décisions administratives ineptes. De l’hôpital, des centres médico-psychologiques (CMP), des centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP), d’ici ou d’ailleurs, de la RATP, de la SNCF : qui n’a pas entendu dans sa consultation des plaintes et la souffrance de voir un travail anéanti.
C’est à croire que c’est à cela que les auteurs de cet amendement veulent s’attaquer. Car, là, on veut bien le leur accorder : les psychanalystes sont éminemment responsables de permettre à ceux qui viennent les rencontrer d’exercer leur esprit critique, déjà pour eux-mêmes, et ensuite pour les autres. Dès lors, l’amendement apparaît pour le masque triste qu’il porte : le symptôme d’un personnel politique qui peine à saisir les enjeux du moment, à entendre l’estomac vide d’une population en attente de vraies solutions.
***
Amendement barbare
Pierre Ebtinger
Des sénateurs veulent exclure la psychanalyse du système de soins.
L’amendement no159 est un acte de barbarie.
Il demande l’éradication d’une part de la culture.
Il ignore que la psychanalyse est une science nouvelle née à l’aube du XXe siècle.
Que cette science est celle de l’individu.
Qu’elle a l’originalité de ne pas avoir de préjugé.
Qu’elle a l’originalité de se construire en donnant la parole à celui ou celle à partir de qui elle s’élabore comme science.
Une science dont l’objet parle, évidemment c’est insupportable pour beaucoup.
Surtout si elle dévoile que celui qui parle ne sait pas toujours ce qu’il dit.
C’est manifestement le cas de ceux qui déposent cet amendement.
Mais les psychanalystes ne peuvent pas leur dire : « pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils disent », car le psychanalyste n’est pas un sauveur.
Le psychanalyste est avant tout un interlocuteur, à qui l’on peut tout dire.
À qui on peut tout dire et qui, grâce à Freud et Lacan, peut cerner ce dont il s’agit comme personne n’a jamais compris avant, grâce de cette nouvelle science qu’est la psychanalyse.
Mais qui donc est menacé par la liberté de parole, qui donc est menacé par un savoir précieux sur la singularité du mode de vivre de chacun ?
***
Le comique dans la politique
Catherine Stef
Dans un article publié dans L’Évolution psychiatrique en 2020, le Pr. Thomas Rabeyron [1] recense et collige les enquêtes menées selon des protocoles autorisés, accrédités, validés, portant sur l’« évaluation de l’efficacité des psychothérapies psychanalytiques et de la psychanalyse ».
Sa conclusion est que « les psychothérapies psychanalytiques et la psychanalyse apparaissent souvent plus efficaces que la pharmacothérapie, et conduisent à des économies substantielles quand elles sont mises en œuvre dans des services de soin auprès de patients souffrant de pathologies variées » : point d’orgue de controverses qui agitent l’opinion, les chercheurs, les économistes et les politiques de tous horizons confondus depuis plus de vingt ans.
À l’heure où les cliniques de La Borde et La Chesnaie, bastions de la psychothérapie institutionnelle, sont gravement menacées par le non-renouvellement de leur autorisation d’activité de psychiatrie par l’ARS Centre-Val de Loire – ce qui a pour conséquence concrète la transformation de places d’hospitalisation psychiatrique « sanitaire », en places d’accompagnement « médicosocial » –, nous assistons de fait à une réduction généralisée de l’offre de soins psychiatriques. Rappelons les mots de Jean Oury en 2009, au sujet de la destruction de la psychiatrie par les gestionnaires : « On va supprimer les psychiatres, on va supprimer les infirmiers, on va supprimer les hôpitaux et tout ira bien. On voit le résultat, c’est une simplicité naïve, redoutable. […] Ça y est, ils sont au pouvoir, ils ont gagné ».
Qui que soient les « ils » évoqués par J. Oury, il s’agit aujourd’hui encore des conséquences de la transformation d’une politique de soins en politique de management, où seul compte l’équilibre budgétaire.
Et cette fois-ci, il serait question de supprimer la psychanalyse, les psychanalystes, les professionnels qui s’orientent de cette pratique ?
La multiplication des diagnostics prêts à porter établis par les plates-formes de FondaMental[2] a commencé le travail depuis quelques années : en substituant à la clinique méticuleuse et attentive, un questionnaire absolument désincarné. En généralisant une sorte de banalisation des symptômes devenus des cases à cocher pour établir des diagnostics, on ne tient plus aucun compte de la subjectivité singulière de chacun, on se prive de toute possibilité de savoir ce qui se joue réellement pour le sujet. La rencontre n’a pas lieu, la possibilité d’un dire est écartée, circulez il n’y a rien à savoir de plus.
Dès le mois d’avril 2025, les professionnels en psychiatrie étaient nombreux à alerter l’opinion sur la dégradation préoccupante de l’offre de soin notamment à la suite de plusieurs drames survenus chez des lycéens et collégiens.
Pourtant, les « structures de proximité » continuent de fermer les unes après les autres, sans aucune contrepartie en matière d’offre de soins.
Cet amendement n°159 du PLFSS, déconnecté des pratiques et du réel de la clinique, manifeste l’ignorance stupéfiante avec laquelle certaines questions cruciales peuvent être traitées. Il prêterait à rire s’il ne constituait une telle menace pour la démocratie, le pluralisme et la place accordée à la parole dans notre civilisation.
[1] Thomas Rabeyron est psychologue clinicien, psychothérapeute et professeur de psychologie clinique et psychopathologie à l’université Lyon 2 au sein du Centre de Recherche en Psychopathologie et Psychologie Clinique (UR653). Il est également Honorary Research Fellow à l’université d’Édimbourg. Il a co-fondé, en 2009, le Centre d’Information de Recherche et de Consultation sur les Expériences Exceptionnelles(CIRCEE) dont il dirige le service de consultation. Ses recherches portent essentiellement sur la clinique des expériences exceptionnelles, la neuropsychanalyse et l’évaluation des psychothérapies psychanalytiques. Membre junior de l’Institut universitaire de France depuis 2021, il a publié près d’une centaine de publications scientifiques et quatre ouvrages portant respectivement sur la psychologie clinique (Psychologie clinique et Psychopathologie, Armand Colin, 2018), les expériences exceptionnelles (Clinique des expériences Exceptionnelles, Dunod, 2020 ; Codex Anomalia, 2023) et la série Black Mirror (La Vie psychique au risque du virtuel. Black Mirror en analyse, Dunod, 2024).
[2] Sébastien Ponnou est psychanalyste, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Paris 8. Lire son article dans le numéro de juillet du blog de l’Association des psychologues freudiens : « Centres Experts et Fondation FondaMental : lobbying unchained ».