ACTION LACANIENNE #5
Paris, le 20 novembre 2025
ACTION LACANIENNE
Contre l’amendement qui ment et qui coûte
merci d’envoyer vos textes à l’adresse suivante : amendement159@gmail.com
Un amendement non conforme
à l’état des connaissances scientifiques
Lettre de François Gonon adressée aux sénateurs et sénatrices
Un mauvais pli
Philippe La Sagna
Une poussée hégémonique sur toute la santé mentale
Jean-Daniel Matet
« Connais ton ennemi » (Sun Tzu)
Nathalie Jaudel
Précarité scientifique versus certitude idéologique
Quentin Dumoulin
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Un amendement non conforme à l’état des connaissances scientifiques
Lettre de François Gonon adressée aux sénateurs et sénatrices
François Gonon est directeur de recherche émérite au CNRS, dans l’équipe Neurosciences, Humanités & Société, à l’Institut des maladies neurodégénératives (Bordeaux). Il a travaillé pendant trente-cinq ans comme neurobiologiste. Depuis douze ans, ses recherches visent à expliquer les écarts entre les observations en neurosciences et leur présentation par les médias. Il est bien connu des participants de Lacan Web Télévision.
Lettre de François Gonon adressée aux sénateurs et sénatrices
Je vous contacte pour vous alerter sur un discours scientifique abusif concernant les psychothérapies orientées par la psychanalyse. En effet, ce 14 novembre, trois sénatrices et un sénateur ont déposé un amendement (n°159) au projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026. Il est rédigé comme suit : « À compter du 1er janvier 2026, les soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques ne donnent plus lieu à remboursement, ni à participation financière de l’assurance maladie. »
L’objet de l’amendement affirme : « Les soins fondés sur la psychanalyse, en particulier lorsqu’ils s’appliquent aux troubles du neuro-développement, aux troubles anxieux ou dépressifs et aux affections psychiatriques chroniques, ne disposent aujourd’hui d’aucune validation scientifique… Plusieurs rapports publics ont souligné l’absence de preuves d’efficacité et le caractère inadapté, voire contre-productif, de ces approches, qui sont à différencier de psychothérapies. »
Ces affirmations ne sont pas conformes à l’état des connaissances scientifiques.
Premièrement, à durée égale, les psychothérapies orientées par la psychanalyse sont aussi efficaces que les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), qui ont les faveurs des pouvoirs publics. Pascal Keller et moi-même avons publié en 2021, dans la plus respectée des revues francophones de psychiatrie, une synthèse aboutissant à cette conclusion pour de nombreux troubles mentaux, notamment dépressifs et anxieux. Cette revue s’appuie sur des dizaines d’études scientifiques publiées ces vingt dernières années par des équipes internationales (USA, UK, Allemagne, etc.) dans les revues de psychiatrie les plus prestigieuses. Vous trouverez cette synthèse en attaché[1].
Deuxièmement, comme le mentionne cette synthèse, les praticiens se réclamant des TCC font explicitement référence à trois des quatre concepts majeurs de la psychanalyse : la répétition, l’inconscient et le transfert. Interdire le remboursement des psychothérapies « reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques » entraînerait aussi le non-remboursement des TCC.
J’espère que mon message vous apportera des éléments scientifiques de jugement concernant cet amendement.
[1] Gonon F. & Keller P.-H., « L’efficacité des psychothérapies inspirées par la psychanalyse : une revue systématique de la littérature scientifique récente », L’Encéphale, vol. 47, n°1, février 2021, p. 49-57.
L’efficacité des psychothérapies inspirées par la psychanalyse.
Une revue systématique de la littérature scientifique récente
F. Gonon & P.-H. Keller
Résumé
Objectif. – Le rapport de l’Inserm, évaluant les psychothérapies, date de février 2004. Notre article propose, à un lectorat francophone, une revue systématique des travaux publiés, depuis 2003, et concernant l’efficacité des psychothérapies psychanalytiques sur les troubles mentaux.
Méthodes. – Une recherche systématique sur le site PubMed a identifié 71 articles de méta-analyses, publiés entre 2004 et 2019, inclus. Parmi eux, 25 articles ont été jugés pertinents et sont présentés en détail. Nous avons aussi recherché des études de long terme, publiées depuis 2013 et non incluses dans les méta-analyses. Trois études contrôlées et randomisées, comparant une thérapie psychanalytique à des traitements actifs, ont été identifiées.
Résultats. – Onze articles de méta-analyses ont évalué l’amélioration des symptômes à l’issue du traitement. Ils concluent tous que l’effet des psychothérapies psychanalytiques est robuste. Dix articles de méta-analyses ont comparé une psychothérapie psychanalytique à un traitement actif (e.g. autre psychothérapie, médication). Un seul rapporte une infériorité cliniquement significative des psychothérapies psychanalytiques par rapport aux psychothérapies cognitivo-comportementales. Cinq articles de méta-analyse et trois études randomisées ont comparé des psychothérapies psychanalytiques de long terme (plus d’un an) à divers traitements actifs. Tous ont conclu à une efficacité des psychothérapies psychanalytiques égale ou supérieure à celle des traitements actifs de comparaison.
Conclusion. – Les études concernant les psychothérapies psychanalytiques se sont multipliées depuis 2003 dans les revues biomédicales. Elles montrent que, pour la plupart des troubles mentaux fréquents, les psychothérapies psychanalytiques sont aussi efficaces que les psychothérapies cognitivo-comportementales. Cette absence de différence est discutée.
Article complet à lire ici avec 50 références d’études récentes sur l’efficacité des psychothérapies inspirées par la psychanalyse.
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Un mauvais pli
Philippe La Sagna
Un récent amendement, proposé par quelques sénatrices et sénateurs, va être discuté au Sénat à partir du 19 novembre 2025. On peut remarquer qu’aucun des élus qui le proposent ne peut faire état d’une compétence particulière dans le champ de la santé mentale.
L’orientation décidée d’en haut depuis trente ans, à partir de l’hypothèse d’une réduction de la maladie mentale à une stricte maladie du cerveau, relevant de la chimie et des rééducations autoritaires, ou de la « gestion des émotions » issue directement du management, nous a menés à la situation catastrophique actuelle de la psychiatrie et de la santé mentale en France.
Le malaise des adolescents, les difficultés de la parentalité, la question du genre, les violences familiales et sexuelles, le harcèlement, l’explosion des arrêts de travail et le burn out généralisé, les solitudes interrogent notre lien social et familial, nos modes d’usage du corps, de l’identité, de l’École, davantage que l’existence de cerveaux dits « fragiles » ou « atypiques ». Ces malaises contemporains se manifestent aussi à travers les progrès de la ségrégation, de l’exclusion et des populismes, qui menacent la démocratie dont la psychanalyse est un élément essentiel !
Des sommes considérables sont consacrées à des recherches qui se cantonnent à une hypothèse centrée sur le cerveau, qui a montré son échec en termes de résultat pour la santé mentale en Occident.
De même, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), machine destinée à dissoudre la clinique psychiatrique, n’est plus un instrument fiable pour la recherche. Sans parler du quasi arrêt de la recherche de thérapeutiques médicamenteuses efficaces par les labos pharmaceutiques, faute de certitudes !
On parie sur le traitement par les pairs (voir les campagnes télévisuelles actuelles) dont l’empathie est donnée comme susceptible de suppléer aux carences d’un système psychiatrique débordé, au bord de la rupture. Une attaque récente contre la clinique de Laborde, haut lieu de la psychothérapie institutionnelle, montre que les lieux de soins sont visés.
Aujourd’hui, la population, nombre d’artistes, de comédiens, d’écrivains comme l’homme de la rue et les séries télévisées témoignent des bienfaits du traitement psychanalytique, du goût pour la psychanalyse. Certains ont pu montrer que lorsqu’on est en analyse, on s’occupe mieux de sa santé et de son entourage, de son rôle social.
Le système « Mon soutien psy » est la version dévoyée et poussive de l’offre de traitement gratuit et accessible rapidement qui a été proposée par des psychanalystes il y a vingt ans. Aujourd’hui en France on peut facilement rencontrer un analyste.
L’approche dominante de la santé mentale voudrait ne rien savoir des données des sciences humaines en général, de l’incidence des modes de travail et de vie, du culte de la performance et du sans-limites, de l’explosion du marché des toxiques et du risque climatique et écologique. Elle prétend ignorer les « vides sanitaires » de la France « périphérique ». On passe aussi sous silence des avancées dans le domaine des psychoses par la psychanalyse. Aujourd’hui, de plus en plus de sujets s’adressent à la psychanalyse en tournant le dos à la gestion autoritaire et scientiste de leur malaise et de celui qui peut toucher leurs enfants. La médecine technique se tourne vers une pratique « narrative » prenant en compte le sujet malade et non la seule maladie.
Le refus d’admettre la valeur des traitements psychodynamiques s’éclaire des avatars délirants des politiques de santé aux États-Unis et dans les démocraties illibérales. La santé est une chose trop sérieuse pour être gérée par les décisions verticales de certains politiciens.
Cette situation dramatique de la psychiatrie a déjà alimenté la critique éclairée de certains chercheurs en neurosciences, comme François Gonon.
Une publication récente nous éclairait sur ces travaux : « Parmi les différentes disciplines des sciences expérimentales, les neurosciences occupent depuis quatre décennies une place privilégiée tant dans la littérature scientifique que dans les médias. Cet engouement tient à la conviction, de plus en plus largement partagée, que les sciences du cerveau sont les mieux à même d’expliquer les comportements humains. Ces explications sont tout particulièrement convoquées dans trois champs majeurs de la vie sociale : les troubles mentaux, les apprentissages scolaires et les inégalités sociales. Pourtant, selon les scientifiques les plus reconnus pour leur expertise dans ces trois domaines, les neurosciences n’ont, jusqu’à présent, guère contribué à éclairer les pratiques, aussi bien pour le soin en psychiatrie que pour la pédagogie ou la lutte contre les inégalités. Il y a en effet un écart considérable entre le discours triomphant délivré au grand public et la réalité des avancées en neuropsychiatrie ou en neuro-pédagogie. Ce double discours a surtout été étudié pour la neuropsychiatrie. Ces études académiques ont montré que les biais de publication, les exagérations et les interprétations abusives sont déjà présents dans la littérature scientifique. Les journalistes ne font qu’amplifier ces distorsions.[1] »
Le chercheur François Gonon a ainsi pu mettre en question les épidémies récentes de trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), de trouble du spectre de l’autisme (TSA), voire celle des dys, tous supposés se réduire à un mauvais pli du cerveau.
[1] Gonon F., Neurosciences : un discours néolibéral ? Psychiatrie, éducation, inégalités, Nîmes, Champ social, 2024, disponible sur Cairn.
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Une poussée hégémonique sur toute la santé mentale
Jean-Daniel Matet
Quelles que soient les intentions des sénateurs centristes (UDI) ayant proposé cet amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale, il s’apparente à un « cavalier législatif », à savoir l’introduction dans un texte législatif d’une mesure qui vise un autre objectif que celui du texte lui-même.
Simple ou simpliste ?
Si nous prenons à la lettre cette proposition de soi-disant « économie », nous retrouvons un mécanisme identique à celui qui a prévalu pour instaurer ou maintenir le numerus clausus dans la formation des médecins. Le principe est simple, voire simpliste : moins de médecins, moins de prescripteurs, donc économie attendue de dépenses de consultations, de pharmacie et de soins médicaux ; mais, quelques années après, la situation est critique : déserts médicaux, cabinets surchargés, impossibilité de consulter rapidement un médecin près de chez soi.
Dans la santé mentale, à l’heure où elle est déclarée grande cause nationale, dans la région parisienne notamment, la situation est déjà criante : impossibilité d’avoir un rendez-vous dans un délai raisonnable dans un centre médico-psychologique (CMP) ou un centre médico-psycho-pédagogique (CMPP). Restreindre l’offre de soins dans le secteur public en évacuant la référence psychanalytique ne fera qu’aggraver la situation.
Les listes d’attente s’allongent quand, dans le même temps, les exigences de certificats médicaux ou autres expertises pour des enfants, dits atteints de trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) se multiplient. En effet, beaucoup sont en attente de prescription de Ritaline (méthylphénidate), car les prétendues neurosciences, en opposition à la psychanalyse, ont introduit quelques solutions dites « simples » pour traiter des symptômes complexes d’enfants en difficulté scolaire : vous faites des tests neuropsychologiques qui déterminent un TDAH et vous allez voir un psychiatre pour qu’il les avalise et prescrive de la Ritaline. En fait, cela ouvre ainsi une perspective toxicomaniaque à une partie de la jeunesse scolaire.
Alors, effectivement, la clinique analytique n’a pas de réponse toute faite ni de recettes à tout faire, mais offre la possibilité de faire valoir à un sujet ou à ses parents la question qui est posée dans les échanges intrafamiliaux, pour que puisse s’élaborer des réponses singulières, qui ne soient pas si problématiques pour l’avenir.
Comme nous l’avons déjà souligné, après l’offensive des cognitivistes dans le champ de l’autisme, on assiste à une poussée hégémonique revendiquée sur toute la santé mentale. Il n’en demeure pas moins que le bénéfice de l’action psychothérapeutique, et autres approches fondées notamment sur la référence psychanalytique, a été démontré par de nombreuses publications, comme en témoigne la liste établie par STOP-DSM.
Une formation exigeante, une pratique opérante
Pour les psychanalystes formés à l’École de la Cause freudienne (ECF) et dans l’Association mondiale de psychanalyse (AMP), ainsi que les praticiens qui se forment auprès d’eux, les exigences de formation clinique sont constantes et vont bien au-delà de ce que la formation professionnelle propose dans la plupart des autres champs. Notamment, contrôles cliniques dans le cadre de supervisions, construction et discussion de la pratique dans les colloques et congrès plusieurs fois par an et dans les institutions où ils travaillent, exigence de formation personnelle à travers leur psychanalyse personnelle. Un dispositif d’examen des résultats à travers les questions de la garantie et de la passe est actif dans notre École de psychanalyse, dispositif original, inventé par le docteur Jacques Lacan.
Enfin, à l’heure où l’évolution des sciences et des techniques menace les cultures humaines traditionnelles, la psychanalyse, dans ce qu’elle souligne du rapport à la parole et au langage des hommes et des femmes dans leur relation entre eux et au monde, se fait garante de l’humanité requise pour le vivre ensemble, autrement dit pour traiter le « malaise dans la civilisation », selon les mots de Freud. Elle opère ainsi à la racine de tout ce qui alimente les symptômes individuels, et soutient les conditions pour préserver des passages à l’acte auxquels exposent les folies contemporaines.
Ceci constitue des raisons suffisantes pour que la représentation nationale cherche des économies ailleurs que là où souffle l’air de la liberté de chacun à choisir son mode de traitement de son malaise personnel.
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« Connais ton ennemi » (Sun Tzu)
Nathalie Jaudel
Le projet d’amendement porté par la sénatrice Jocelyne Guidez, autour duquel elle a rallié une dizaine de sénateurs centristes, ne sort pas de nulle part. Il s’inscrit dans un projet contre lequel nous luttons depuis plusieurs décennies et qui vise à mettre la psychanalyse hors-jeu.
Notre première victoire a permis d’éviter que les psychanalystes soient traités à l’instar des psychothérapeutes, lors de la bataille sur l’amendement Accoyer, en 2004. Que les psys puissent être traités comme un problème d’ordre public à encadrer était évité. Ensuite, il y eut les recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) de 2012 classant l’approche psychanalytique de l’autisme parmi les « interventions globales non consensuelles », comme la proposition de résolution du député Dominique Fasquelle en 2016, invitant le gouvernement « à fermement condamner et interdire les pratiques psychanalytiques sous toutes leurs formes, dans la prise en charge de l’autisme », sous la pression des zélateurs des TCC et autres lobbies pharmaceutiques, attisant l’angoisse des parents.
Si notre opposition a permis que la proposition Fasquelle soit rejetée, ces mêmes adversaires de la psychanalyse n’ont pas désarmé ; ils ont alors œuvré à la mise en place d’une armature normative visant à proscrire la psychanalyse dans la prise en charge des troubles neurodéveloppementaux (TND), qui incluent, entre autres (déficiences intellectuelles (TDI), troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), trouble des apprentissages scolaires et la kyrielle des troubles dys), précisément les troubles du spectre de l’autisme (TSA).
Suite à l’arrêté du 10 mars 2021 qui a exclu la psychanalyse de la liste des méthodes recommandées par la HAS pour ne reconnaitre comme « bonne pratique » que des méthodes de rééducation pour la prise en charge des TND – arrêté que le Conseil d’État, saisi par diverses associations de psychologues, a refusé de censurer par un arrêt du 13 juin 2022 –, une loi sur le repérage précoce et l’accompagnement de ces « troubles » a été votée par le Parlement le 15 novembre 2024.
Qui l’a rédigée, soutenue, de sorte qu’elle soit votée ? Précisément celle qui porte le présent amendement : J. Guidez.
L’attaque menée contre la psychanalyse n’y était pas frontale, même si a posteriori on peut voir que le cadre idéologique qui sert aujourd’hui à tenter de l’exclure y était mobilisé : il était « codé » sous la forme « bonnes pratiques HAS versus soins non conformes ». Conformes à quoi ? aux dites bonnes pratiques fondées sur une rééducation à une norme préétablie par la HAS.
C’est lors de la récente réunion de la Commission des Affaires sociales sur le PLFSS 2026 que J. Guidez a tombé le masque et dévoilé à qui elle avait décidé de s’en prendre, lorsqu’elle a interpellé les dirigeants de la caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) en ces termes : « La recherche d’économies me conduit à me demander s’il est envisageable d’exclure la psychanalyse, ou des prestations s’y référant, de la prise en charge intégrale, notamment pour les patients atteints d’un trouble du neurodéveloppement. La Haute Autorité de santé (HAS) a indiqué que cette pratique ne servait absolument à rien, cet avis est partagé par le délégué ministériel, et les associations sont vent debout sur ce sujet. J’aimerais donc connaître votre position sur le remboursement à 100% d’une pratique dont l’inefficacité est ainsi avérée. »
L’amendement n°159 de J. Guidez & al. de 2025 représente donc la tentative de faire descendre jusqu’au niveau du remboursement une opération de disqualification qui a été patiemment, et plus ou moins discrètement, construite depuis les années 2000. Ce n’est donc pas une lubie individuelle, mais la traduction législative de cette configuration : faire passer la psychanalyse du statut « non recommandé/mal vu » par la HAS au statut « non remboursable/exclu du champ légitime » de la santé mentale. Le combat se poursuit.
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Précarité scientifique versus certitude idéologique
Quentin Dumoulin
L’amendement n°159 évoque des méthodes au « bénéfice médical avéré ». La petite série qui suit est univoque : « approches comportementales, éducatives et de réhabilitation psychosociale ». Il s’agit donc de rééduquer, de corriger, de redresser, de normer. La pratique de la suggestion (« Fais ce que je dis ») est en effet efficace. Elle a été pratiquée et mise en avant au début du XXe siècle. Son paradigme est la méthode Coué, établie par un pharmacien qui observait qu’en se répétant du matin au soir qu’on allait mieux, on allait, en effet, mieux[1].
En soumettant ces protocoles de suggestion autoritaire (et lénifiants) à différents processus de vérification (notamment les essais contrôlés randomisés) on peut démontrer leur efficacité. La psychologie dite scientifique s’est ainsi édifiée sur la reproductibilité possible de ses résultats. Or, elle a rencontré une crise dans le mitan des années 2000, où l’ensemble des procédures scientifiques de vérification des expériences se sont retrouvées interrogées suite à la publication de l’article du Professeur de médecine américain, John Ioannidis, qui alertait sur la non-reproductibilité de la plupart des résultats scientifiques[2].
Cette relativisation des certitudes qui a touché les sciences exactes (physiques, chimie, médecine) a connu un retentissement particulier en psychologie, où l’écrasante majorité (près de deux tiers) des tentatives de reproduire systématiquement des résultats se sont soldées par un échec[3].
Dans ce contexte précaire, et depuis le rapport biaisé de l’Inserm de 2004 qui voulait déjà la peau de la psychanalyse, les études sur l’efficacité des psychothérapies, et notamment des psychothérapies psychodynamiques (inspirées par les théories psychanalytiques) se sont multipliées[4]. Les résultats sont probants. Mais comme tous les autres, ils doivent être relativisés.
Alors de quel « bénéfice médical avéré » parle-t-on ? Les sénateurs disposent-ils de données d’une fiabilité supérieure à celles qui sont à la disposition de la communauté scientifique ? Les universitaires psychologues seraient assurément très intéressés de retrouver des certitudes que le doute méthodique interdit et que la science, depuis la crise de la reproductibilité, nous rappelle, tout particulièrement en psychologie et par extension, dans le domaine des « soins psychiques » que ces sénateurs veulent aujourd’hui idéologiquement amender.
[1] Cf. Guillemain H., La Méthode Coué, Paris, Seuil, 2010.
[2] Ioannidis J. P. A., « Pourquoi ne peut-on pas faire confiance à la plupart des résultats issus de la recherche ? », L’Évolution Psychiatrique, n°86, juin 2021, p. 443‑454, https://doi.org/10.1016/j.
[3] Open Science Collaboration. (2015). Estimating the reproducibility of psychological science. Science, no 349, https://doi.org/10.1126/
[4] Rabeyron T., « L’évaluation et l’efficacité des psychothérapies psychanalytiques et de la psychanalyse », L’Évolution Psychiatrique, n°86, op. cit., p. 455‑488, https://doi.org/10.1016/j.